‹ Le monde des prisonsChapitre 132 sur 171 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

qu'il laisse trotter devant lui, bien certain de la rattraper et de la dévorer après.

« Un jeune homme se livre à ses passions,

étouffant la voix de l'honneur, foulant aux pieds les principes de probité qu'il a puisés dans son enfance, au sein de sa famille, mais qui n'ont pas encore eu le temps de jeter des racines bien profondes, il commet un délit. Aussitôt la police s'en empare et le plonge vivant dans ce cloaque, nommé Dépôt de la préfecture.

* Qui rencontrera-t-il à son entrée?

« Des forçats évadés qui viennent se faire ressaisir à Paris, des forçats qui ont rompu leur ban et quitté le lieu de leur surveillance, des forçats libérés, arrêtés en flagrant délit à commettre de nouveaux crimes; enfin d'autres voleurs, escrocs, filous, par goût, par état, presque de naissance, race gangrenée, frelons de la société, mauvais sujets incorrigibles et qui, pour n'être pas allés au bagne, n'en valent pas mieux et sont depuis longtemps incapables d'aucune pensée honnête, d'aucune action généreuse.

« Que va devenir notre jeune imprudent au milieu de cette étrange société ?

« C'est là que, pour la première fois, il va entendre résonner le langage barbare des Cartouche, des Poulailler, l'infâme argot. C'est là que, du consentement même des gardiens chargés de la surveillance du Dépôt, il va voir les faveurs, la préséance accordées aux vétérans du crime, aux célèbres du genre.

« Aussi notre jeune homme qui les redoute va prendre exemple sur de bons modèles, sur ce qu'il y a de mieux dans le genre. Il va se former sur leur ton,

leurs manières; il va les imiter. Leur langue, dans deux jours, il la parlera aussi bien qu'eux ; alors ce ne sera plus un pauvre simple; alors les amis pourront lui toucher la main sans se compromettre. Notez bien que jusqu'ici, c'est une gloriole de jeune homme qui rougit de passer pour un apprenti dans la partie. Le changement porte moins sur le fond que sur la forme. Deux ou trois jours au plus passés dans cet égout n'ont pu le pervertir tout à fait ; il n'est pas pour s'arrêter en si beau chemin, et son éducation, qui vient de s'ébaucher sous les voûtes de la préfecture de police, va se perfectionner à la Force, se terminer à Poissy ou à Melun... »

Si Lacenaire parle ainsi, c'est qu'il a été le témoin de ces douloureuses métamorphoses, c'est qu'il a vu de ces malheureux entrer au Dépôt, craintifs, honteux, humiliés ; en sortir la tête haute, le regard assure. Ils venaient de prendre leur première leçon de crime.

Que de fois nous sommes les témoins de cette scène !

Un homme a commis un délit : il est souvent plus malheureux que coupable. Les gendarmes l'ont arrêté : ils l'amènent au Dépôt. Ses larmes, qu'il a quelquefois retenues pendant le trajet, coulent en abondance dès qu'il entre au greffe, surtout quand on lui demande son nom. Il hésite à répondre, il le fait à voix basse.

On sent cette honte filiale qui le fait hésiter à prononcer le nom de son père, ce nom jusque-là honoré et qui va être inscrit sur le registre d'infamie.

Il jette autour de lui des regards attristes; les

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