‹ Le monde des prisonsChapitre 134 sur 171 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

lieu de ces misérables, qui dans la prison tiennent le haut du pavé, qu'il faut fréquenter, avec lesquels il faut causer, partager ses vivres, son tabac, sous peine d'être victime de vexations sans fin.

Je ne parle pas du dégoût que ces détenus relativement honnêtes éprouvent dans la société de pareils gredins, je parle du contact répugnant de l'homme bien élevé avec le voyou cynique.

« Qu'est-ce que la vie a donc de si regrettable pour moi? fait dire Victor Hugo * à son condamné. En vérité, le jour sombre et le pain noir du cachot, la portion de bouillon maigre puisée au baquet des galériens; être rudoyé, moi qui suis raffiné par l'éducation; être brutalisé des guichetiers et des gardeschiourmes ; ne pas voir un être humain qui me croie digne d'une parole et à qui je le rende; sans cesse tressaillir de ce que j'ai fait et de ce qu'on me fera : voilà à peu près les seuls biens que puisse m'enlever le bourreau. »

Un autre danger de cette promiscuité, c'est le chantage.

J'ai connu un malheureux journaliste qui, à la Grande-Roquette, avait quelque argent et ne sut pas garder l'incognito. Il sortit. Il était à peine rentré chez lui qu'un homme frappait à sa porte.

« — Tu ne me reconnais pas, mon vieux?

« — Pardon, monsieur, je...

« — Allons donc farceur! tu es un tel, je suis un tel,

1 Le Dernier Jour d'un Condamné, p. 23.

nous nous sommes connus à la Grande-Roquette; aboule cent sous, sinon je fais du pétard. »

L'autre donna les cent sous. Bientôt- il eut à sa charge une escouade de drôles qui chaque jour venaient le faire « chanter ».

« — Casque, ou nous disons tout I... »

Ils le poursuivaient jusque sur le boulevard; se campaient devant lui, s'il s'attablait au café, et attendaient leur pièce de cent sous.

Au bout de quelques mois ce malheureux dut fuir Paris. Je ne réponds pas qu'il ait fui tout danger.

N'est-ce donc rien d'entourer le détenu qui ne veut pas retomber de toutes les précautions imaginables? Qui dit que découragé de se sentir ainsi filé par les « escarpes » f signalé à l'attention de ses amis, il ne prendra pas en dégoût la vie honnête? Si son visage, son nom, sa demeure étaient restés inconnus aurait-il couru ce danger?

Cinq catégories de criminels peuplent la Grande- Roquette. Les condamnés à mort, les forçats, lesréclusionnaires, Jes centrales et, par un coupable et douloureux abus, ceux qui, ayant moins d'un an de prison, purgent leur condamnation dans les prisons de la Seine et qu'on appelle pour cette raison les petites peines. Tout ce monde vit dans une promiscuité complète : même règlement, même ordinaire, même préau, mêmes ateliers.

J'ai demandé les raisons de cet état de choses. On m'en a donné deux.

Les petites peines empêchent les révoltes dans les ateliers, soit que ces malheureux refusent d'y prendre part, soit qu'ils préviennent à temps l'administration.

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