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DEUXIÈME PARTIE

Les forçats, les réclusionnaires, les centrales, qui attendent leur transfè rement, délestent les gardiens et pour se venger d'eux, ne reculeraient pas devan un mauvais coup. Il fut un temps, et ce temps n'esl pas éloigné, où la moyenne annuelle des gardien; tués à la Grande-Roquette, sans que le public le sût était de deux, quelquefois de trois. S'ils ne mouraienl pas, ils ne tardaient guère à succomber aux suites de leurs blessures. Grâce aux petites peines, qui n'oni qu'une peur : se trouver compromis duns une mau vaise affaire, ces crimes sont à peu près évités.

L'autre raison, c'est la nécessité de créer à li Grande-Roquelle un noyau de travailleurs exercés S'il n'y avait dans les ateliers que des hommes susceptibles d'être transférés, les entrepreneurs de travaux risqueraient de n'avoir que des apprentis. Avec les petites peines de six mois à un an, ils sont sûrs de conserver des ouvriers.

Il est probable que dans les autres prisons on a les mêmes raisons ou des raisons analogues pour ne pas isoler les détenus les uns des autres, mais alors à quoi bon voter une loi qui défend cette promiscuité? Cette loi admet-elle ces exceptions? ne doit-elle pas être la même pour tous?

Est-ce qu'à l'hôpital on ne sépare pas les malades? est-ce qu'on ne met pas dans des quartiers isolés ceux dont les affections sont contagieuses? et quelle peste est plus contagieuse que la récidivité ?

La prison est un hôpital pour les maladies de la volonté. Fortifiez la volonté, vous referez au malade un tempérament moral, La loi de 1875 est le remède le plus efficace contre les écarts de la volonté.

Malheureusement ce remède n'est pas appliqué. C'est pourquoi loin de guérir, les prisonniers finissent par contracter cette affection chronique qui s'appelle la récidive.

Et qu'on ne dise pas que la cellule est meurtrière, qu'elle engendre la folie, l'anémie, le désespoir.

Elle engendre tout cela, si elle n'est pas convenablement pratiquée.

Le détenu ne doit pas être mis en cellule comme un condamné à mort, dans un in-pace; le directeur, l'aumônier, des gens respectables doivent chaque jour venir causer avec lui, l'instruire, le consoler, le protéger contre les inconvénients de cet isolement. Autant la porte de sa cellule doit le protéger contre l'épidémie du mal, autant elle doit être grande ouverte à ces médecins de l'âme qui sauront panser ses plaies. Elle n'est pas moins une mesure de prévoyance qu'une mesure de répression.

L'abbé Grozes, qui fut il y a quarante ans le grand promoteur du régime cellulaire avec M. Gabriel Delessert, croit encore que ce régime est le meilleur. Il avait même imaginé un système de promenoir afin de procurer aux détenus le plus d'exercice possible, sans qu'ils fussent en contact.

Que les pouvoirs publics fassent appliquer la loi du 5 juin 1875, nous ne serons pas longtemps à constater que la récidivité a sensiblement baissé. Gela nous coûtera cher, c'est certain, mais cela nous coûtera encore meilleur marché que la loi sur la relégation, et, en tout cas, cela nous donnera des résultats consolants et appréciables.

L'insuffisance de la nourriture et de l'hygiène est

la seconde cause qui entretient la « pourriture » de la prison.

La population des prisons de la Seine est nourrie par des entrepreneurs, moyennant certaines conditions contenues dans le cahier des charges. Ceux qui acceptent de nourrir les détenus pour le prix le plus minime, sont déclarés adjudicataires ; ils doivent fournir les rations indiquées par l'administration.

Ces rations consistent en : 750 grammes de pain par .jour; un demi-litre de bouillon maigre le malin; un tiers de légumes secs le soir ; les légumes sont alternativement du riz, des haricots rouges ou blancs, des pois cassés, des pommes de lerre, des lentilles. Deux fois par semaine, le jeudi et le dimanche, les détenus reçoivent un demi-litre de bouillon gras, 123 grammes de viande cuite (graisse et os compris).

Le pain fourni par l'administralion est de bonne qualité; cependant la farine dont il est fait n'étant que très imparfaitement blutée, il renferme du son en assez grande quantité ; il est, par conséquent, moins nourrissant que celui que l'on consomme ordinairement dans les villes.

Pour les autres aliments : viande et légumes, l'administration donne 0,17 centimes par jour et par homme aux entrepreneurs. Ceux-ci doivent avec celle somme subvenir aux frais d'achat, fournir le combustible, payer leurs cuisiniers, el, d'après leurs calculs, trouver un bénéfice sans lequel ils ne courraient pas les risques d'une pareille entreprise. Dans ces conditions, des aliments, dont la quantité serait à peine suffisante, s'ils étaient d'une bonne qualité, ne peuvent être que médiocres.

Les directeurs de prison s'efforcent bien d'obtenir de bonnes fournitures, mais les légumes qui leur sont proposés sont le plus souvent des restes avariés de magasins. Des échantillons, envoyés au laboratoire municipal d'analyses, ont été plusieurs fois déclarés impropres à l'alimentation. &■•

La viande ne peut être prise que dans les plus bas morceaux : elle est d'assez bonne apparence avant la cuisson ; mais comme les portions comprennent la graisse, les aponévroses et les os, la partie vraiment nutritive des rations du jeudi et du dimanche est en réalité réduite à fort peu de chose.

En somme, si l'on ajoute à la modicité des quantités prévues par le cahier des charges la mauvaise qualité des aliments, on voit que les détenus ne sont réellement pas assez nourris.

Or l'article 613 du Gode d'instruction criminelle est très explicite : « On veillera à ce que la nourriture des prisonniers soit suffisante et saine ».

Dans aucune des prisons de Paris, la nourriture n'est ni suffisante, ni saine.

Souvent même les clauses du cahier des charges ne sont pas remplies. Ainsi, d'après le cahier des charges, les détenus doivent recevoir alternativement du riz, des haricots, des pois, des lentilles, des pommes de terre. Le mélange des légumes secs et des légumes frais est indispensable pour l'alimentation. Or, un rapport officiel constate que du 31 avril au 2:2 juillet 1883, les détenus de la Grande-Roquette n'eurent pas de pommes de terre, parce que l'entrepreneur n'avait pas bien pris ses précautions. Pendant ces trois mois, les détenus furent réduits au

régime exclusif des farineux sers, et à pari quelques légumes, qui entrent en quantité dérisoire dans la composition des soupes, ils se trouvèrent complètement privés de végétaux frais. A la prison de la Santé où le même cas se produisit, le directeur, plus intelligent que celui de la Grandc-Hoquelte, fil donner des choux, ce qui atténua le mauvais effet d'une alimentation malsaine.

Or, veut-on savoir quel a été le résultat immédiat de cette incurie? Du 12 mai au 15 juillet 1883, vingt-trois scorbutiques sont entrés à l'infirmerie centrale de la Santé, dix-sept venaient de la Grande- Roquetle. C'était la troisième fois en six ans que le scorbut apparaissait dans les prisons de la Seine : il y a paru en 1877, en 1880 et en 1883.

Les détenus, ajoute-t-on, ont la cantine, et leurs parents peuvent leur apporter des vivres, on supplée ainsi à l'insuffisance de nourriture que donne l'administration, et d'ailleurs les détenus nous coûtent déjà assez cher, sans qu'on grève encore le Trésor pour leur donner une nourriture plus abondante.

La cantine est un des plus monstrueux abus des prisons de la Seine. Le détenu trouve, en effet, à la cantine, ce que réclame sa gourmandise. S'il a quelques sous, il peut se payer du pain blanc, du vin, de la charcuterie variée, du dessert, du tabac ; il peut faire de petites bombances, et se moquer de l'ordinaire de la prison.

Un œuf coûte deux sons; une sardine, deux sous; un ragoût de mouton, comprenant 130 grammes de viande désossée, 200 grammes de pommes de terre et 10 grammes d'oignons, coûte -10 centimes; un ha-

reng coûte trois sous; un cervelas, douze centimes; une salade, treize ; un artichaut, vingt centimes. On a vingt-cinq grammes de gruyère pour un sou, la même quantité de brie pour sept centimes; un petit bondon pour vingt centimes; le beurre, suivant la saison et la qualité, varie de deux francs quatre-vingts à quatre francs la livre.

Où le détenu se procure-t-il de l'argent pour ces extra ?

De deux façons.

Chaque semaine, il a droit de prélever une certaine somme sur son pécule ; — le pécule est l'argent que le détenu gagne avec son travail hebdomadaire.

Il y a quelques années, les x détenus disposaient de ce pécule comme ils l'entendaient. Actuellement, dans les prisons de province, depuis quatre ans, dans celles de Paris, depuis le 1 er août 1886, on ne donne plus cet argent au détenu ; le greffier remet à chacun une feuille sur laquelle est marquée la somme dont le détenu peut disposer pour acheter des consommations à la cantine ; le détenu n'a plus en main que cette monnaie fiduciaire. C'est avec ce pécule disponible qu'il achète des suppléments de vivres.

Je ne trouve pas à redire à ce que le détenu bénéficie de son travail pour se nourrir; mais je trouverais plus digne de l'administration qu'elle prît elle-même ce gain, et augmentât l'ordinaire des travailleurs, et que ce supplément de vivres ne fût plus laissé au caprice des détenus, mais réglementé. De la sorte, le Trésor et l'article 613 du Gode d'instruction criminelle seraient mis d'accord. On donnerait au détenu une nourriture suffisante et saine ; on soutien-

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