‹ Le monde des prisonsChapitre 136 sur 171 · DEUXIEME PARTIE S · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE S

drail les forces des travailleurs tout en les encourageant.

Mais, pour cela, il faudrait aimer les détenus, s'en occuper, leur vouloir du bien, voir en eux autre chose que des « canailles », se rappeler que la prison est moins une cage de bêles fauves qu'un hôpital, et qu'en prévenant la dëbilitation des forces physiques, on prépare le relèvement moral de ces infortunés.

Je n'oublierai jamais le gros rire béte d'un directeur de prison me racontant qu'un matin il recul la visite d'un député. C'était en automne, il faisait un brouillard épais, dense, humide, pénétrant. Les détenus étaient sur le préau, attendant leur » eau chaude » du malin.

" — Comment, dit le député au directeur, ces hommes-là n'ont encore rien pris?

■ — Rien, monsieur le député.

i — Avec celte humidité et ce froid? Mais on tue ces hommes en les laissant à jeun. »

De la cuisine arrivaient les deux bassines d' « eau chaude ».

« — C'est tout, jusqu'à trois heures?

« — Tout, monsieur le député.

« — Ces gens-là doivent crever de faim. Pourquoi ne leur donnerail-on pas quelque chose de nourrissant à ta fois et de tonique? du café au lait, par exemple; ça n'est pas coûteux, et cela nourrit. Un litre de café an lait est aussi nourrissant que quatre litres de bouillon.»

« — Epatant! ce député, monsieur l'aumônier, épatant! du café au lait aux détenus! Ohl épa~

« ...Certains officiers de police, a écrit Victor Hugo, ont une physionomie à part, et qui se complique d'un air de bassesse mêlé à un air d'autorité. Javert avait cette physionomie.

« Donnes une face humaine à ce chien, fils d'une louve, et ce sera Javert.

« La face humaine de Javert consistait en un nez camard, avec deux profondes narines, vers lesquelles -montaient, sur ses deux joues, d'énormes favoris. On se sentait mal à l'aise la première fois qu'on voyait ces deux forêts et ces deux cavernes. Quand Javert riait, ce qui était rare et terrible, ses lèvres minces s'écartaient, et laissaient voir non seulement ses dents, mais ses gencives, et il se faisait autour de son nez un plissement épaté et sauvage, comme sur un mufle de béte féroce. Javert, sérieux, était un dogue; lorsqu'il riait, c'était un tigre. Du reste, peu de crâne, beaucoup de mâchoire; les cheveux cachant le front et tombant sur les sourcils ; entre les deux yeux, un froncement central permanent comme une étoile de colère ; le regard obscur, la bouche pincée et redoutable, l'air du commandement féroce 1 ... »

En plus de leur pécule, les détenus peuvent obtenir de l'argent du dehors. Chaque semaine ilsontle droit de recevoir et de dépenser cinq francs. D'où que viennent ces cinq francs, le greffier les accepte et les leur donne. Les malins, les habitués savent dissimuler l'argent qu'ils veulent, soit qu'ils le cachent dans des endroits secrets, soit qu'ils le confient à des gardiens,

* Les Misérables, première partie, livre II, ch. v.

qui prélèvent un honnête escompte sur ce dépôt. J'ai vu des détenus à la Grande- Hoquette porteurs de plusieurs centaines de francs.

Cet argent de poche est presque toujours le fruit, du vol ou de la débauche. Les souteneurs ont avec leur « amie » une correspondance régulière, qui passe sous les yeux, de l'administration, et dont celle-ci est le vigilant facteur, aussi ils ne manquent de rien, car si 1' «amie» était en retard d'une semaine, un camarade du dehors saurait la faire « passer au tabac ' » pour la rappeler au devoir. Ces dames obtiennent d'ailleurs de la préfecture de police toutes les permissions de parloir qu'elles désirent.

Ceux qui souffrent en prison de l'insuffisance de la nourriture ne sont donc pas les voleurs de profession, lins, déliés, retors connaissant mille « Irucs » ; ce sont les malheureux égarés, qui n'osent donner signe de vie a leur famille et qui subissent en silence les angoisses de la faim, de la lièvre, plutôt que de faire appel à la charité des leurs; pour ceux-là, il n'y a ni cantine, ni vivres supplémentaires. Mai* il y a l'anémie de prison, dont ils deviennent les victimes; anémie, qui, lorsqu'ils sortent, les rend incapables de se remettre au travail.

Dans les maisons de force et de correction de province, l'article 613 du Gode d'instruction criminelle n'est guère mieux respecté que dans les prisons de Paris. Les détenus n'ont pas non plus une nourriture suffisante et saine. J'ai sous les yeux plusieurs rapports de médecins des services pénitentiaires qui éla-

' Correutiuii bien nuiiiic, nsiii''t> ditus ce mande.

blissent que la ration d'entretien de tout homme valide doit être composée de telle sorte, qu'il puisse s'assimiler dans la nourriture des vingt-quatre heures, 20 grammes d'azote et 310 grammes de carbone. Or, ces médecins constatent que, d'après l'analyse des aliments distribués à chaque détenu, il y a un déficit journalier moyen de 6 gr., 07 centigrammes d'azote et de 10 grammes 50 centigrammes de carbone. La nourriture de ces hommes est donc insuffisante.

Elle n'est pas saine non plus, parce que le détenu, ne vivant pas au grand air, s'assimile plus difficilement les parties nutritives des aliments qu'il absorbe ; parce que ces aliments ne sont pas assez variés ; parce qu'enfin il ne boit pas de vin.

« Le vin, dit M. Bouchardat, professeur d'hygiène à la Faculté de médecine, le vin est une boisson réparatrice, d'une absorption facile, très convenable pour apaiser la soif et exciter l'énergie excrétoire des reins. Autant le vin est nuisible, pris hors des repas et en trop grandes quantités, autant il est utile pris à des doses modérées et pendant les repas. Les ferments et l'alcool qu'il contient stimulent énergiquement la digestion, et les seJs qu'il renferme sont indispensables à l'organisme. »

Comme le détenu de Paris, le détenu de province a la cantine. Pourquoi ne pas la supprimer et faire plusieurs tables au réfectoire, où les plus travailleurs seraient mieux nourris? On éviterait ainsi l'anémie caractéristique des populationspénitentiaires, les scrofules, la gastralgie, la dyspepsie des prisons, qui font que ces établissements rejettent dans la société des gens malingres, irrités, hypochondriaques, que tout

rebule, sauf le crime, où, pour être expert, il n'est besoin ni d'être sain, ni bien portant.

Une autre cause de débilitalion des détenus, c'est le manque d'hygiène, l'humidité, le froid.

La Grande-Roquette, construite pour 400 détenus, — il y a 4 H lits disponibles, — en renferme presque toujours de 300 à 550. Pour caser ces détenus, on double les cellules, ou on empile ces malheureux dans des dortoirs. Ni les cellules, ni les dortoirs ne sont chauffés. Les cellules ne sont séparées les unes des autres que par des cloisons en bois; l'eau suinte souvent le long des murs.

Tous travaillent dans des ateliers ; ils sont occupés a faire des chaussons, des sacs, des boutons, de la reliure; ils cannent des chaises, satinent du papier, (ressent des couronnes d'immortelles. Les alelier-B sont pavés et très humides. Celui des boulons, qui contient 120 détenus, est particulièrement malsain. Ils sont à peine chauffés. Tous les samedis, ils sont lavés à grande eau ; ce qui neutralise peut-être l'effet des miasmes, mais entretient l'humidité.

Une heure le matin, une heure l'après-midi, les détenus se promènent dans une grunde cour pavée, entourée de bancs. Une galerie couverte, large de 1 m. 50, court lelong des murs et les garantit de la pluie qui tombe, non de celle que fouetta le vent. Il n'y a pas de réfectoire, et les délcnus doivent par tous les temps manger en plein air. Quand il gèle à pierre fendre, quand la neige tombe et demeure comme en I8TJ, la pitance que leur sert le cuisinier gèle en passant de sa bassine dans leur écuelle. Au milieu de la cour se trouve une fontaine, où les détenus lavent

leur figure, leur gamelle, leur linge; l'eau coule sans cesse sur le pavé et entretient l'humidité.

Qu'ils soient à l'air, dans leurs ateliers, dans leurs cellules, les détenus vivent dans une humidité que rien ne neutralise : ni la nourriture, ni le vêtement. Pour avoir la permission de porter une flanelle, un tricot, un caleçon, ce sont des formalités dont rien n'approche. Le règlement des prisons, à l'endroit du vêtement, est émaillé de chinoiseries invraisemblables. Un détenu n'a le droit de porter un tricot qu'à la condition que ce tricot n'ait pas de manches I

Or il ne faut pas être grand clerc en médecine pour savoir que l'humidité engendre l'état maladif, surtout quand on songe quelle population vit en prison. Un certain nombre sont des récidivistes, qui n'ont vécu que du vol et de la prostitution ; beaucoup sont syphilitiques; d'autres sont des vagabonds qui ont mené une existence hasardeuse et précaire; presque tous ont des habitudes alcooliques; ils auraient donc besoin de soins ; on les traite plus mal que des chiens.

Ils ont un chauiïoir, où ils peuvent se réfugier pendant les récréations ; ce chauffbir peut à peine recevoir 60 hommes, et n'est pas chauffé.

Ils ont un médecin. Je ne fais pas le procès de ce fonctionnaire qui, obligé de se tenir en garde contre les « tireurs de carottes », n'écoute souvent que d'une oreille distraite les doléances de ses clients, aussi sa médication consiste-t-elle à leur prescrire quelques tisanes, à les purger à outrance, à les mettre à la diète : il ne leur donne presque jamais ce dont ils auraient besoin. Aussi, à certaines heures, la Grande-

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