DEUXIÈME PARTIE
Roquette est-elle le théâtre de drames douloureux.
Le 8 mai 18,., il y a de cela une vingtaine d'années, en rentrant dans les ateliers, après le repas du soir, les hommes trouvaient un de leurs camarades pendu à un clou attaché au mur. La mort avait été instantanée.
L'homme qui venait de se suicider n'était pas un criminel de bas étage. Il appartenait à une famille des plus honorables, qui lui avait fait donner une excellente éducation, dont malheureusement il n'avait pas su profiter. Condamné à cinq ans de prison pour vol, escroquerie et abus de confiance, il attendait à la Grande-Roquette son transfèrement en maison centrale, lorsque, vaincu par le découragement et les souffrances physiques, il se pendit.
On trouva sur lui la lettre suivante, à l'adresse de l'abbé Grozes :
Vu le présent écrit pour rester annexé à mon procès -verbal de ce jour.
Paris, le 11 mai 18. .
Le Commissaire de police, X.
(Timbre du Commissariat.)
« Paris, le 25 avril 18 .
« Monsieur l'aumônier,
« Peut-être vous demanderez-vous, en ouvrant -cette lettre, la dernière que j'écrirai, ce qu'un homme résolu à se tuer pense avoir à dire au ministre d'une religion qui défend le suicide.
« J'ai seulement voulu, monsieur l'aumônier, vous dire en quelques mots pourquoi et comment j'ai pris cette résolution.
« J'étais né pour être heureux et à coup sûr, comme le disait dernièrement mon avocat à M. A..., si jamais un enfant est venu au monde avec des chances de bonheur, ce fut moi.
« Mes parents étaient riches et le sont encore, et je n'avais que l'embarras dans le choix d'une carrière, car mon aïeul maternel était conseiller à la cour de cassation et député ; d'autres parents occupent des postes honorables, et cependant je suis arrivé à tomber dans une prison et à concevoir un tel dégoût de l'existence que je n'ai plus d'autre espoir que le suicide, après lequel j'aspire comme on aspire après la délivrance et je n'ai d'autre espérance que celle de voir bientôt cesser pour toujours mes souffrances.
« J'ai longtemps réfléchi, monsieur l'aumônier, avant de prendre cette détermination.
« J'avais, il est vrai, la certitude de voir cesser mes peines de cette vie ; mais le souvenir de mon éducation chrétienne me tourmentait. Toutefois, je dois dire que cette considération m'a peu arrêté; je ne crois plus, monsieur l'aumônier, et c'est là mon malheur; je le dis hautement, à ce moment où l'on dit la vérité; j'ai le malheur de ne plus croire, aussi je me suis dit qu'après la mort il n'y a plus rien; que si, par hasard, il y avait une autre vie, il est impossible que Dieu fût inexorable pour un malheureux qui, ne pouvant plus porter son fardeau, l'a abandonné comme au-dessus de ses forces.
« Je sais, monsieur l'aumônier, ce que l'on ne manquera pas de dire : c'est qu'ayant commis une faute, je devais avoir le courage d'en supporter le châtiment. C'est vrai, et je n'ai qu'à m 'incliner, car je
n'ai qu'une réponse à faire, et ce n'en est pas une, c'est que le châtiment est trop lourd pour moi, d'autant plus que j'ai perdu l'espoir même d'un meilleur avenir après l'expiration do m;i peine. Mos parents ne rae pardonneront jamais, et c'est horrible à dire, mais, je dois vous l'avouer, un des motifs qui me poussent au suicide, je ne dis pas le seul ni le plus important, mais enfln un des motifs, c'est que j'ai la conviction qu'en mu luanl, je rachète en quelque sorte, auprès de ma famille, mes fautes passées,
■ Je crois qu'après avoir éprouvé, en apprenant ma mort, un léger, très léger chagrin, mes parents se sentiront soulagés et se diront qu'après tout celait ce que je pouvais faire de mieux, et cette conviction je l'ai, parce que je n'ai jamais eu, depuis de longues années, de preuves d'affection de la part de mes parents ; au contraire, mes parents, qui auraient tout obtenu de moi s'ils avaient su me prendre par l'afîection, ne m'ont jamais montré que rigueur et sévérité, et je n'ai jamais pu compter sur leur affection qu'ils réservaient tout entière pour ma sœur.
« Veuillez me pardonner cette confession peut-être un peu longue, monsieur l'aumônier; j'ai senti le besoin avant de mourir, de dire à un cœurcomme le votre ce que le mien comprime de tristesse et de chagrin depuis bientôt un an.
■ Peut-être aurais-je encore attendu ; mais voici la goutte d'eau qui a fait déborder le vase; ce n'est qu'une goutte, mais elle a suffi à précipiter ma déci-
« Depuis huit ans, j'ai pris l'habitude de l'opium ; ;\ Maïas, [e médecin, après plusieurs essais, reconnut
que je ne pouvais, sans de vives souffrances, être brusquement privé de ce médicament, aussi il m'en lit donner tous les jours ; à la Conciergerie, le médecin, prévenu par son collègue de Mazas, m'en fit donner aussi. Lorsque je fus amené à la Roquette, tout changea et je pus voir alors le cas que Ton fait de la vie d'un homme. J'écrivis au médecin pour lui expliquer ma situation, je joignis un certificat de Mazas; mais le médecin m'envoya promener et me fit entendre que tant pis pour moi si je souffrais, mais qu'il n'était nullement disposé à faire les frais de ce médicament tous les jours. Le matin 25 avril je suis retourné à sa visite, car j'avais souffert toute la nuit'et le résultat a été le même. Aussi me suis-je décidé à exécuter ma résolution dès que j'en trouverais l'occasion; je ne sais pas encore si je le pourrai demain ou plus tard, car on a refusé de me mettre en cellule, mais je sais bien que je profiterai de la première occasion et que j'espère ne pas l'attendre trop longtemps, caries souffrances physiques sont venues se joindre aux tortures morales, et c'est trop.
« Pardonnez-moi, monsieur l'aumônier, si je me suis adressé à vous dans cette occasion suprême ; j'ai voulu m'épancher dans un cœur capable de comprendre ce que le mien éprouve. Je ne me dissimule pas qu'un homme aussi pieux que vous ne peut éprouver de sympathie pour un malheureux qui demande au suicide l'oubli de ses maux ; mais si, comme prêtre, vous me condamnez, permettez-moi du moins de mourir en pensant que vous ne jugerez pas sévèrement, comme homme, un acte de faiblesse peut-être, mais bien certainement de désespoir.
« Ma famille habile *** et voici l'adresse de mes parents, je vous serais bien obligé, monsieur l'aumônier, si vous vouliez les informer de mon décès et leur faire parvenir mon dernier adieu, que je joins à cette lettre.
« Je suis avec respect, monsieur l'aumônier, « Votre très humble serviteur,
A la Santé et à Mazas, où les cours sont vastes et bien aérées, les dortoirs et les cellules parquetés, la ventilation et le chauffage bien organisés, les détenus n'échappent pa? davantage à l'influence du froid humide. Le chauffage est malheureusement, comme la nourriture, soumissionné par un entrepreneur. Les murailles épaisses faites de pierres meulières reliées par du ciment hydraulique, s'échauffent très difficilement. Elles restent continuellement froides, et la vapeur d'eau fournie par la combustion du gaz et par la respira lion des détenus, renfermésen grand nombre dans un espace restreint, vient s'y condenser et suinte le long des mura.
Les prisons de province sont généralement de vieilles masures, mal agencées, qui, plus encore que les prisons de Paris, entretiennent le froid et l'humidité. Sauf quelques-unes, comme Melun, Poissy, où l'on est peut-être tombé dans l'excès contraire, elles devraient toutes être reconstruites. Quand on s'occupe de détenus, il faut toujours avoir présent à l'esprit que la pluparl sont des individus déjà déprimés, qu'on déprime encore par une alimentation
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insuffisante, malsaine, par l'humidité et le froid. Il y a une coalition d'agents délétères qui les tue.
Le travail lui-même est inégal. Les uns travaillent debout, les autres assis, un certain nombre restent oisifs. Tout cela est-il bien étudié ? La routine sous le couvert de la tradition préside à tout. Je veux bien que lés épidémies sont rares en prison, mus l'affaiblissement y est universel, et cet affaiblissement rend Je détenu incapable, au sortir delà prison, de s'appliquer à un travail sérieux et suivi.
A bien prendre les choses, ne serait-il pas plus avantageux pour le Trésor, même pendant que le dé* tenu est en prison, que l'État le nourrisse convenable* ment et le soigne mieux ?
Lorsque H. Charles Lucas proposa à H. de Remit» sat, alors ministre de l'intérieur, d'opérer le transfèrement des forçats par des voitures cellulaires, qui les conduiraient en poste à leur destination, le ministre lui répondit en souriant, un peu ironiquement :
« — L'idée est singulière de faire voyager en poste des forçats comme des inspecteurs généraux. »
Il reconnut néanmoins que cette idée était simple, pratique et même économique; il l'adopta.
L'idée de mieux nourrir et de mieux soigner les détenus parait dictée par une sensiblerie mal placée; ces gens-là ne valent pas qu'on fasse pour eux de nouvelles dépenses; on en fait déjà trop. Soit! mais ignore-t-on que le travail des prisonniers sert à payer une partie, toujours trop minime, de ce qu'ils nous coûtent ? Mieux traités, ne pourrait-on pas les faire travailler davantage, diminuer par un gain plus élevé
l'excès de dépenses que nécessiteraient une nourriture et une hygiène meilleures?
Onasupprimélachalne, parce qu'elle était à la fois immorale et plus coûteuse que le transfèrement en poste ; l'idée avait d'abord paru étrange ; si M. Charles Lucas n'avait pas eu affaire à un homme d'esprit, la réforme n'aurait peut-être pas été adoptée. Celle queje propose : d'améliorer la nourriture et de veiller à l'hygiène des détenus, n'est-elle pas aussi simple, aussi pratique, aussi économique, que de conduire les forçats en poste à Saint-Martin-de-Ré?
Malheureusement ou se heurte à des règlements, à des usages, à une routine invétérée, qu'on ne peut secouer sans troubler la douce quiétude des ronds de cuir qui président aux destinées des détenus, dont le relèvement moral est le dernier des soucis.
Les bureaucrates et les agents sont la troisième plaie du service pénitentiaire, plaie d'autant plus dangereuse que ce sont ces bureaucrates et ces gardiens qui paralysent toute initiative généreuse et retardent les réformes.
Voici des fragments d'une lettre que m'écrivait à ce sujet un des plus hauts fonctionnaires du service pénitentiaire :
« ParU, le 13 février 1886.
h Monsieur le vicaire général,
u Je vous remercie de vouloir bien m'associer, à titre d'avis, a la grande œuvre que vous poursuive!. La réforme, toute la réforme pénitentiaire-, gtt.
selon moi, dans la réforme du personnel... je cherche à prouver cette vérité dont la lumière semble aveugler. Tout le monde est de mon avis ; mais, tout en proclamant que tant vaut l'homme, tantvautla chose, on s'en tient à cette platonique démonstration... Je me fais fort d'appuyer tous mes arguments de preuves qui en démontrent la justesse.
« Veuillez.... »
C'est triste à avouer, mais le personnel des services pénitentiaires est généralement au-dessous de sa tâche.
Je n'ai garde d'oublier que, pendant mon séjour à la Grande-Roquette, j'ai eu l'heureuse fortune de faire la connaissance d'hommes de cœur; mais, à côté de ces bonnes volontés, hélas ! trop rares, que de personnages insuffisants !
J'ai dit plus haut quel bienfait, au point de vue du relèvement moral des détenus, était la loi du 5 juin 1875, qui prescrit l'emprisonnement cellulaire pour les détenus non récidivistes et condamnés à une petite peine.
Il ne se passait pas de semaine que la préfecture de police ne nous envoyât à la Grande-Roquette des hommes condamnés à quelques mois de prison, et que l'épouvante saisissait dès qu'ils devinaient dans quel enfer on les avait jetés. Ce contact avec des forçats, des réclusionnaires, des bandits, dont l'attitude et le langage révoltaient ce qui leur restait d'honnêteté, leur était odieux. Ils venaient me supplier de les faire transférer à Mazas ou à la Santé, comme c'était leur droit. Naïf, et croyant que l'autorité ne demandait qu'à être instruite de ses erreurs pour les