DEUXIÈME PARTIE
réparer, j'allai un jour à la préfecture de police. Je fus reçu par un bon vieux, chef de bureau, verbeux, poli, mais qui me parut singulièrement craintif. Il m'engagea à voir un de ses sous-chefs. J'allai chez ce sous-chef.
« — Monsieur, je suis l'aumônier de la Grande- Roquette; je viens vous parler de tel détenu, qui a dû èlre envoyé par erreur dans cette prison. Il n'est condamné qu'à trois mois et il voudrait bénéficier de la loi sur l'emprisonnement cellulaire.
« — Ah ! ça, est-ce queles aumôniers vont maintenant s'en mêler ? Ce n'esl pas assez des avocats ! voici maintenant les aumôniers! Monsieur l'abbé, nous n'avons pas de place...
dérangé — ce qui n'était guère exact, le sous-chef ne m'ayant ni salué, ni prié de prendre une chaise; mais ayant gardé sa calotte sur sa tête et continué à feuilleter ses dossiers, tout en me faisant celte avanie — je croyais bien faire en vous avertissant d'une erreur...
« — Monsieur l'abbé, il n'y a pas d'erreur, nous n'avons pas de place! »
J'appris dans la suite, que les cellules de Maïas et de la Sunlé étaient réservées pour des détenus qui n'avaient aucun droit à bénéficier de la loi sur l'emprisonnement cellulaire, mais que protégeait ter ou tel personnage influent. Pour ceux-là, le sous-chef ne manque jamais de cellule.
Les demandes d'autorisation de parloir ne sont guère mieux réglées. Autant on est coulant avec des femmes qui n'y ont aucun droit, autant, quand il s'agit
308 m LE MONDE DES PRISONS
des mères, des épouses, des sœurs, on multiplie les formalités. Ces malheureuses, déjà honteuses d'avouer leur parenté avec des détenus, s'expriment souvent mal, balbutient, tremblent ; combien de fois en profite-t-on pour les évincer grossièrement? Les autres, habituées aux usages de la police, peu scrupuleuses à l'endroit des remerciements, obtiennent tout ce qu'elles veulent. Et combien ces visites peuvent être utiles! quel service elles peuvent rendre au détenu, dont elles relèvent le moral, et qu'elles préservent du découragement ou de l'indifférence !
On prête à l'abbé Gombalot, passant un jour devant le séminaire de Sainl-Sulpice, dont il critiquait les méthodes de formation cléricale, cette boutade : qu'« il faudrait brûler Saint-Sulpice pour éclairer l'Eglise de France». Pour éclairer nos prisons, pour y faire circuler l'air, la lumière, la chaleur, il faut résolument mettre le feu aux quatre coins de l'administration pénitentiaire. Moins de ronds de cuir et plus d'apôtres; moins de belles accolades, moins de rapports finement calligraphiés, de tours de force administratifs, et plus d'initiative, de vigilance, de cœur ; moins de trompe-l'œil, et plus de résultats sérieux.
Témoin, à Marseille, de la brutalité avec laquelle les galériens étaient mal menés, saint Vincent de Paul put faire comprendre aux administrateurs du bagne combien il était contraire à l'humanité d'aggraver les souffrances déjà si lourdes de ces malheureux.
Rentré à Paris, il voulut savoir comment ces malheureux étaient traités avant d'être transférés à Mar-
seille. Il se flt ouvrir la Conciergerie et les autres prisons.
Dans des cavernes profondes, obscures, infectes, il trouva des malheureux, dont quelques-uns croupissaient là depuis longtemps, rongés par la vermine, dan3 la misère et le dénûment le plus profond. A celte vue, son cœur tressaillit et ses larmes coulèrent. Ces malheureux n'élaient-ils pas ses frères? C'étaient, il est vrai, des criminels que la justice divine frappait par le bras de lajuslice humaine, des fléaux de la société dont il fallait effrayer les imitateurs. Comment concilier la justice et ta miséricorde, l'intérêt de l'individu et celui de la société?
En sortant de la Conciergerie, il alla trouver le général des galères :
« — Monseigneur, lui dît-il tout tremblant d'émotion, je viens de visiter les forçats, et je lésai trouvés négligés dans leur corps et dans leur âme. Ces pauvres gens vous appartiennent et vous en répondrez devant Dieu. En attendant qu'ils soient conduits au lieu de leur supplice, il est de votre charité de ne pas souffrir qu'ils demeurent sans secours et sans consolation. »
Emu par ce récil, le général donna pleins pouvoirs à Vincent, qui se mit à l'œuvre. 11 loua une maison au faubourg Saint-Honoré, dans le voisinage de l'église Sainl-ftoch. Il y fit transporter tous les forçats dispersés dans les différentes prisons de Paris, el les y réunit pour pouvoir aisément les soulager. Les ressources lui manquant, il alla trouver Henri de Gundi, archevêque de Paris, qui se prêta à son pieux désir, et qui, dans un mandement du
I e * juin 1618, enjoignit aux curés, aux vicaires et aux prédicateurs de Paris d'exhorter le peuple à favoriser une si sainte entreprise,
Vincent visitait tous les jours ses forçats, les abordant avec une gravité affable, avec un respect tempéré de bonté. Il s'informait de leur état, de leurs besoins,, de leurs souffrances. Une telle charité fit sur ces hommes une impression profonde. L'estime que Vincent leur témoignait leur rendait l'estime d'euxmêmes et les excitait à s'en montrer dignes ; sa patience, sa douceur, sa charité les touchaient jusqu'aux larmes. Eux, les déshérités de la famille et du monde, avaient donc un ami, un père!
Il nous faudrait aujourd'hui, à la tête des prisons de France, un saint Vincent de Paul capable de faire comprendre leur mission aux administrateurs et de protéger les détenus contre les mille vexations dont ils sont les victimes et dont la société reçoit le contrecoup.
Si les bureaucrates sont insensibles aux souffrances des détenus, les agents sont trop souvent, hélas! durs, provocateurs, ignorants de leur métier.
J'ai raconté les prouesses de ce directeur à poigne accablant de coups les détenus qui osaient avoir raison contre lui. C'est ce même directeur qui avait imaginé, toujours pour obtenir la croix, de souffler aux détenus de se révolter. L'administration supérieure connaissait le truc. Elle se contentait d'en rire.
Deux fois l'an, à l'époque du 1 er janvier et du 14 juillet, ce directeur redoublait de sévérité : la moindre plainte, un signe de désapprobation, un mot à l'atelier, une seconde de retard dans un mou-