TROISIÈME PARTIE
lutter pour satisfaire aux premières exigences de la vie, surtout étant marié. J'ai quitté la ligne que j'avais suivie jusqu'alors, pour me procurer des moyens d'existence d'une manière illicite, ce qui m'a valu cinq ans de réclusion, sans surveillance, peine que je subis actuellement, peine sévère, vu mes bons antécédents et surtout bien longue à subir, non seulement pour moi, mais aussi pour ma femme, qui est dans une situation peu heureuse avec mon enfant.
« C'est la première peine que je subis. Jusqu'à présent, aucun membre de ma famille n'avait été condamné ! L'avenir m'apparaît bien triste, surtout avec les préjugés de la société actuelle.
« J'ai l'honneur, monsieur »
« Grande-Roquette, 24 août 188 .
« Monsieur l'aumônier,
« J'ai pensé que vous voudriez bien me permettre de continuer, pour un instant, l'excellent sermon que vous avez fait aujourd'hui. Je suis, monsieur, un de ceux qui suivent avec beaucoup d'attention ces questions, car je trouve qu'elles méritent qu'on s'y attache et je regrette que vos excellents conseils ne se fassent pas entendre plus souvent. Croyez que si parmi nous, il y en a qui n'ont plus de sens moral, qui n'en ont même jamais eu, il y en a qui ont du cœur, quelques-uns des sentiments élevés.
« La justice, monsieur, est parfois trop sévère.
« En voulez-vous une preuve?
« Un homme arrive à l'âge de quarante ans, ayant
travaillé sans relâche depuis l'âge de douze ans. Jusqu'à vingt-trois ans, il n'a pas quitté sa mère, à laquelle il rapportait exactement le fruit de son travail. Il se marie avec une compagne de laquelle il a trois enfants, trois filles. Rien de plus beau que cette maison, que cette famille dont pas un nuage ne vient altérer l'affection.
« A force de persévérance, il arrive à être chef de maison. Il va donc pouvoir faire une position à ses enfants, rendre heureux les siens; car là est son but, là est tout son orgueil. Il est entouré de l'estime de tous ; pas une tache dans son passé.
« Malheureusement, la crise commerciale qui nous étreint depuis si longtemps le surprend un des premiers. Les affaires deviennent plus mauvaises. En quelques mois, il perd plusieurs milliers de francs de chevaux. Deux de ses voyageurs fuient avec ses marchandises; les commandes ne viennent plus. C'est la faillite; c'est le déshonneur. Il combat, mais il échoue, et, comme il n'avait pour toute fortune que son travail et son crédit, il ne peut plus payer. Il doit environ 15,000 fr. •;
« Ses créanciers ne lui voyant ni patrimoine, ni actif, déposent une plainte en abus de confiance. Il est arrêté, emprisonné, fait six mois de prévention et s'entend condamner à dix -huit mois de prison. Voilà toute une vie brisée.
« Et savez-vous ce que le ministère public trouve à reprocher à ce malheureux, après avoir fouillé toute sa vie? D'avoir été trop ambitieux et d'avoir mis ses filles dans un pensionnat trop grand! Voilà son crime!