TROISIÈME PARTIE
de sa mère, de son frère, de sa femme, de ses enfants, de lui-même, il a perdu la tète, il a volé. Plus d'un a échoué à la Grande-Roquette qui a suivi le même chemin. Ce n'est pas un misérable, c'est une pauvre tête.
Quand il sera sorti de prison, que fera-t-il? Ne sera-t-il pas obligé d'avoir recours* à de nouveaux expédients ? N'est- il pas à craindre qu'un jour ou l'autre, il ne retombe sur les bancs de la police correctionnelle? que, de voleur d'occasion, il ne devienne récidiviste, voleur de profession ? qu'il ne se prenne d'une haine violente contre le patron qui n'est ni assez généreux, ni assez indulgent pour fermer les yeux sur ses indélicatesses ?
En prison, ce détenu a pris de bonnes résolutions. Quand il rentrera dans son intérieur, qu'il entendra pleurer son petit garçon, gémir sa mère, se rappellera-t-il ce qu'il s'est promis à lui-même? Sort-il de prison plus fort, plus aguerri qu'auparavant?
« ... Etant fils d'étrangers, je me fis naturaliser en 1870 et je m'engageai pour la durée de la guerre. Je fis la campagne franco-prussienne et quand la Commune éclata, je ne pus me décider à en faire partie. Mon patron d'apprentissage quittait Paris afin de se réfugier à V..., il me proposa de garder la maison pendant ce temps. Je m'acquittai de cette tâche de mon mieux et il n'eut qu'à se louer de moi.
« Quoique âgé de vingt et un ans, je dus me faire inscrire pour le tirage au sort ; j'amenai un mauvais numéro et je partis en 187... au ... de ligne, et je fus successivement caporal-fourrier, sergent-fourrier. Je
Ht LE MONDE DES PRISONS
m mon étape de sergent, quand je fus libéré en vertu d'une circulaire ministérielle.
« Je rentrai chez mes parents qui avaient grand besoin de moi. Mon père était malade, il mourut au mois de septembre de la même année. Je sortais du rég&stent arec rien, ma mère avait beaucoup de dettes» les commencements furent donc très difficiles.
« J'étais entré chez M... à 7 francs par jour depuis le mois de juillet 187... Avec du temps, on pouvait arriver à payer les dettes de ma mère.
« Cependant mon frère n'était pas» raisonnable, et plusieurs discussions s'étaient déjà élevées entre nous à propos d'argent. Il fut convenu que je quitterais la maison et que je payerais 200 francs de dettes pour «ma part et que mon frère prendrait à sa charge le payement des 200 francs qu'avait coûté l'enterrement de mon père.
« J'avais fait, à cette époque, la connaissance de ma femme ; je me réfugiai chez elle. Un petit garçon vint au monde au mois de mai 187..., on le mit en nourrice en payant six mois d'avance. Au bout de quelques semaines, une lettre anonyme nous arriva, nous faisant connaître que notre petit garçon était au plus mal et que si nous n'allions pas le chercher au plus vite, nous ne le verrions plus. Ma femme Je trouva dans un état pitoyable ; c'était à croire qu'il passerait dans ses mains. Nous primes une autre nourrice près de chez nous, mais cette dernière tomba malade et ma femme dut reprendre l'enfant afin de le nourrir elle-même.
« Mon frère ayant quitté la maison, ma mère restée seule, vint habiter avec nous après avoir vendu tous
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ses meubles. Avant que je fisse sa c femme avait en un petit garçon, dont j'étais le parrain et qui était en nourrice chez sa grand'mère. On nous le rendit, nous étions donc cinq personnes. Ma femme faisait un ménage dans la maison, et grâce à cela, on arrivait à joindre les deux bouts ensemble.
« Nous avions près de nous une voisine, amie du la famille, qui tomba malade, nous la soignions comme une parente. Elle mourut et un de ses neveux qu'elle n'avait jamais voulu voir de son vivant, enleva après sa mort tout ce qu'elle possédait, sans seulement nous demander combien elle nous devait. Sa chambre était libre, et, comme nous couchions cinq dans la même chambre, on résolut de prendre cette chambre pour maman. La dépense était forte; mais pouvait-on faire autrement? Quoique ma femme travaillât, les dépenses étaient plus fortes que les recettes. Le terme était lourd cl on faisait des dettes. Plusieurs discussions éclataient enlre nous. Ma femme me disait :
« — Tu more n'est pas d'un âge à ne plus travailler et elle devrait chercher quelque chose. «
« Cela était vrai ; mais comme elle était complètement sourde, cela n'était pas facile; puis n'était-ce pas naturel de soutenir ma mère? Cette dernière me disait :
« — Ta femme te monte la tête contre moi ; cependant je me rends utile ; je gagne bien mon pain.
«En effet, elle raccommodait, faisait la cuisine, etc., mais c'était tout de même une charge.
« J'avais fait des démarches près de ma sœur afin qu'elle participât aux dépenses qu'occasionnait la présence de ma mère rhez moi ; mais je n'ai jamais
obtenu de résultat. J'étais harcelé de tons côtés par les créanciers. Je résolus de donner congé et de me séparer de ma femme, ce qui me coûtait fort. Il fut donc convenu que je prendrais mon petit garçon que je ne pouvais me décider à quitter, et qu'elle prendrait le sien. Je louai un local rue de V.. M mon frère devait venir avec nous et participer à la dépense.
« Je déménageai de mon côté, ma femme du sien ; j'eus toutes sortes d'ennuis dans ce déménagement. Le commissionnaire me manqua de parole et on dut déménager en voiture à bras, ce qui me coûta 60 fr. Je dus même emprunter de quoi payer une des voitures à bras que le garçon de H.. . avait prise à deux heures de . l'après-midi à 0,75 centimes l'heure et qu'il ramenait à minuit et demi. J'emménageai dans un local provisoire en attendant le mien qui ne devait être prêt que le 45.
« Pour partir du quartier de la rue de T..., il me fallait de l'argent. Il fallait payer le terme échu., 105 fr., plus les dettes que j'avais été forcé de faire par suite de la gêne où je m'étais trouvé. J'écrivis à ma tante l'état où je me trouvais et lui demandai de m'avancer 500 fr. Elle me répondit qu'elle n'avait que des obligations et que si M... voulait escompter une obligation elle me l'enverrait. J'en parlai à M... qui accepta, et comme le cours de l'obligation était de 400 fr., il me donna cette somme à condition qu'il toucherait les coupons. Il me fallait des meubles pour entrer dans le local de la rue de V... ou payer d'avance. Je pensai qu'il valait mieux utiliser une certaine somme et acheter les meubles; le restant des 400 fr. devait me servir à payer les dettes que j'avaié
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faites. Je pris un abonnementà une maison de crédit à qui on versa 100 fr.; elle devait me donner quatre fois la valeur du versement, mais elle ne me donna que pour 300 fr, de meubles. Mes fournisseurs et le déménagement furent payés avec le reste. M.'" me donna de l'ouvrage à faire chez moi, je croyais être heureux et tranquille.
« Je m'aperçus bientôt qu'il n'en était rien.
« A cause de sa surdité, ma mère ne comprenait pas clairement ce que mon petit garçon lui disait et n'élail pas apte à procurer à un enfant si jeune les soins que son âge réclamait. Si je laissais la clef sur la porte quand je m'en allais, on entrait chez moi sans qu'elle s'en aperçût ; si je la retirais, les personnes s'en allaient fatiguées de frapper.
« Mon frère vint s'installer à la maison, et, comme il était sans ouvrage, je dus le nourrir un mois à ne rien faire, nous étions donc quatre à manger, et moi seul à travailler. EnQn il trouva une place, où il gagnait 150 fr. par mois ; il me promit de m'en donner 90 pour sa nourriture.
o Mon frère étant placé, j'espérais qu'il me dédommagerait un peu. Je pris la résolution de Taire revenir ma femme et de me marier sans frais afin de régulariser ma position. Je louai une chambre dans le quartier, je payai d'avance et j'y installai ma mère et mon frère. On se séparait; mais on mangeait en commun. Ma femme était maintenant avec nous ; cela portait à six le nombre des personnes à nourrir sur une journée de 7 fr., plus ù à 3 fr. que je faisais en plus. J'étais souvent très fatigué.
«t Je ne pouvais faire plus et pourtant ce n'était pas
assez. J'avais 115 fr. de loyer par terme, et mon frère ne me donnait pas d'argent, quoiqu'il travaillât. H était dans une maison véreuse ; son patron, marchand de feuilletons illustrés, ne le payait que par acomptes ; il lui donnait 10 fr. et lui m'en remettait 5. Quand cette somme était épuisée, s'il lui fallait quelques sous, c'était encore moi qui les lui avançais en attendant son règlement qui ne venait jamais.
« Gela dura six ou huit mois, et, pour ce laps de temps, il me versa seulement 180 fr. après m'avoir promis 90 fr. par mois. Le mois où il était resté sans ouvrage, surtout, m'avait coûté bon et il avait fallu faire de nouveaux crédits. Ainsi, rien qu'à l'épicier je devais 60 fr. L'homme et la femme qui tenaient cette épicerie étant venus à mourir, je reçus une note de l'huissier d'avoir à payer tout de suite pour le règlement de la succession.
« Je ne pouvais de nouveau écrire à ma tante, qui venait de m'envoyer une obligation, et M. *** venait de m'avancer la somme qu'elle représentait et m'avait dit :
« — Je prête sur des valeurs, non autrement. »
a Ma mère, auprès de qui je me plaignis du peu d'argent que me donnait mon frère, me répondit :
« — Gomment veux-tu qu'il fasse ? Si on ne lui en donne pas, il ne peut t'en donner; et puis, ne t'a-t-il pas envoyé de l'argent au régiment ? au moins 200 francs ?» — Gela était vrai.
« Au mois de décembre, une scène violente eut lieu. J'en avais assez; mon frère et ma mère partirent de leur côté, me laissant dans l'embarras. Une sorte de découragement s'empara de moi. Je ne man-
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geais plus; j'étais tourmenté pour sortir de cette situation. Je n'avais parlé à personne de mes ennuis, on croyait à des emprunts; mais, moi qui savais ce que j'avais fait, cela me minait. L'abonnement, que j'avais pris à Grespin marchait toujours ; il fallait payer.
• Enfin je tombai sérieusement malade, sans pour cela cesser mon travail. Je n'avais plus de gaieté, je ne m'amusais nulle part. Je fis venir le médecin; il n'y comprenait pas grand'chose: une sorte de névrosegastralgie. J'avais des élouffements, je perdais la mémoire parfois ; j'avais des vertiges, des insomnies.
« Le mois de mars arriva.
a. Je partis faire mes treize jours; il fallait laisser de quoi subvenir aux besoins de la famille et moi-même j'avais besoin de quelque argent. Je revins de mes treize jours, et, comme je n'avais pas travaillé, je n'avais pas d'argent. M. ""* ne me payait pas pendant ce temps-là. A la suite de cela, mon petit garçon tomba malade, il avait déjà eu mal à la gorge auparavant.
* J'avais été à l'hospice de l'Enfant-Jésus; on me dit qu'il fallait lui faire l'opération des amygdales; comme cela cau^e toujours une certaine appréhension, j'envoyai ma femme à la clinique du docteur Fauvel, rue Guénégaud. Il nous dît toul le contraire; l'enfant étail lymphatique. Il lui fallait de l'air et des fortifiants; il ordonna du vin de coca du Pérou, des dragées de fer, du sirop de quinquina, de la poudre sulfureuse; le toul me coula 10 francs. Il fallait continuer pendant plusieurs semaines celte médication, jusqu'à ce que les amygdales aient dégonflé. Ce
traitement produisit un bon résultat, mais il était coûteux, et cela n'empêchait pas les autres dépenses de courir.
« Nous étions au mois d'août. Ma belle-sœur, qui habite E..., m'écrivit : « Puisque votre petit est malade et que le médecin lui ordonne le grand air, que nous sommes au moment des vacances, envoyez-nous votre femme et vos enfants. »
« Je réfléchis quelque peu ; mais, comme c'était la santé de mon petit garçon qui était en jeu et que la pensée d'en être un jour séparé, s'il venait à mourir, me rendait fou, j'écrivis à ma belle-sœur que j'étais décidé à envoyer près d'elle ma femme et mes enfants pour quinze jours. Ils me répondirent d'aller les chercher, et, comme j'étais malade aussi, cela me ferait du bien : ils paieraient mon voyage, disaient-ils. Je ne voulais pas y aller, sentant combien j'étais gêné déjà, mais je ne pouvais leur avouer non plus ce qui en était. Je n'avais donc pas de motifs sérieux à leur opposer pour un refus. Je demandai à M. *** la permission de faire ce voyage, ce qui me fut accordé.
« Mon frère et ma mère avaient quitté la maison de la rue S... par suite de non-payement, ils habitaient un local rue V..., qu'on leur avait loué en attendant une chambre qui devait être libre au mois d'octobre. C'était un rez-de-chaussée humide, sans fenêtre, qu'une trappe en haut. Mon frère, qui était déjà malade, succomba le 25 août,
« Ma femme était partie depuis huit jours à E..., quand on vint m'annoncer que mon frère était gravement malade; quoique fâché avec lui depuis le mois de décembre, je partis de suite le voir; il mou-