TROISIÈME PARTIE
« C'est ce qu'elle fit. Elle répondit probablement que j'avais bien fait , mais ce fut tout.
« Ma cousine devait se marier à N... ; elle me proposa, ainsi que ma tante, d'être témoin à son mariage ; qu'elle me paierait mon voyage; puis on me devait bien cela après ce que je venais de faire pour ma tante de G... Il était convenu que je ne dirais rien à personne. Je n'avais pas de raison de refuser cela à ma tante ; je partis un samedi soir pour revenir le mardi suivant. Je fis beaucoup de connaissances à N..., et comme j'avais fait sentir Ma gêne, tout le monde promit de s'occuper de moi. Ma tante m'avait écrit qu'il y avait une place de concierge à prendre, 600 francs de gages. Je lui répondis que j'acceptais la place, mais que, pour quitter Paris, il me fallait 2,000 francs, afin de payer mes dettes. Je croyais, en faisant cela, rembourser les sommes que j'avais reçues; je ne pensais pas que la somme excédât ce chiffre; j'avais marqué les sommes sur une feuille volante, qui se trouva égarée, ce qui fit que je ne pus me rendre un compte exact de ce que je devais.
« Quelques jours après, je reçus une lettre où on me disait que le monsieur qui demandait un concierge avait changé d'avis.
« A quelque temps de là, ma tante m'écrivit qu'il y avait deux places à prendre, que je lui envoie mes papiers. C'est ce que je fis ; peu de temps après, elle me répondit que les places étaient prises, que, du reste, elles ne pouvaient me convenir.
« Pendant ce laps de temps, je n'ai fait aucune dépense exagérée; ce sont les événements qui ont contribué à me perdre.
« J'ai toujours travaillé, croyant me relever ; mais il y avait toujours quelque chose pour me perdre. Gela n'excuse pas ma faute.
c J'ai manqué de fermeté; j'aurais dû avoir le courage d'être indifférent, mais je n'ai pu. Tous ces détails paraissent des reproches; cependant, je n'accuse personne que moi, et cela me servira de leçon à l'avenir, si, toutefois, d'autres événements ne viennent pas m? anéantir tout à fait.
« La fin fut terrible pour moi. J'étais de plus en plus tracassé ; je ne travaillais plus chez moi comme j'aurais dû le faire. Je ne voyais plus jour pour sortir de l'abîme. Quand j'étais à mon établi, j'aurais voulu être dehors ; quand j'étais dehors, j'aurais voulu être dedans. Enfin M. *** se décida à me demander la liste des travaux faits pour ses clients, afin d'envoyer, disait-il, les notes par la poste. Cette demande me donna un coup terrible, quoique bien décidé à en finir et à tout lui avouer. J'écrivis à matante de N..., qui resta foudroyée. Elle demanda quelques jours pour se procurer la somme; de mon côté, je fis patienter M. *** afin d'avoir la réponse de ma tante ; mais la réponse de ma tante se faisant attendre, après bien des pourparlers, elle me répondit :
« — Va trouver M. ***, il te connaît, il sait tout. Les malheurs qui te sont arrivés, il te les pardonnera. »
« Je répondis : « — M. *** n'aura aucune pitié de moi. »
<( Le 24 décembre, j'étais décidé à tout lui dire ; mais j'avais des serrements de gorge, des étouffements, une espèce de crise nerveuse. Je ne pus lui clire. Le soir, je ne rentrai pas chez moi, je passai la
nuit dehors. En rentrant, je racontai tout à ma femme et à ma mère qui en prit le lit.
€ Le lendemain, j'envoyai ma femme dire à M. *** qu'il n'envoie pas les notes, que je tes avais touchées. Il répondit que j'avais bien fait de le prévenir, car cela lui aurait attiré beaucoup de désagréments. Elle me dit aussi que M. "' consentait, commeje lui avais demandé, à me donner des réparations à faire chez moi jusqu'à parfait payement. Ma mère était heureuse et elle me dît :
« — Tu vois que lu as bien fait d'aller trouver M. **"; tu pourras travailler ici, ta santé va se remettre ; c'est cela qui te rendait malade. Tu auras les repas réglés, chose qui n'existait pas depuis huit ans. o
« Enfin tout le monde prenait courage.
« Je fus le lendemain chez M.*"; je lui dis que j'avais été bien malheureux ; que ce n'étaientque des charges de famille qui m'avaient poussé à ces détournements ; que j'avais la bonne intention de le rembourser, s'il voulait s'y prêter en me donnant quatre réparations par jour et en en retenant deux, ce qui faisait huit francs par jour, cela se liquiderait.
a II me répondit que cela ne le regardait pas ; que si j'avais de la famille, il n'y pouvait rien; que ma famille n'avait pas eu pitié de moi ; qu'il savait ce qui lui restait à faire, qu'il ne voulait plus avoi ports avec moi, que je pouvais me retirer. Je lui demandai jusqu'au lundi, afin de trouver quelqu'un qui pût me procurer cette somme, il me répondit qu'il consulterait pour savoir s'il ne perdrait pas ses droits sur moi et il devait me prévenir de sa décision
afin que de mon côté, je puisse en prendre une vis-àvis de ma mère, de ma femme et de mes enfants. Tout fut inutile ; le lendemain il me faisait arrêter, sans pouvoir serrer dans mes bras les personnes qui me sont si chères.
« Je me repens de ce que j'ai fait et ai toujours l'intention de rembourser M. *** n'importe «n quel temps.
« Tout aurait pu s'arranger si M. *** avait voulu prendre en considération les motifs qui m'ont fiait agir et les bons services que je lui ai rendus. Mais il a dit : t< Si je ne puis payer mes fournisseurs, il faut que je puisse montrer que c'est parce qu'on me volait. Je vendrais plutôt tout pour les payer, mais je veux un exemple pour les autres. »
« C'était son droit : je ne me plains pas. »
Je ne sais rien de triste comme ces récits. Combien de pauvres hommes sont peut-être à la veille d'être arrê*tés, pour avoir fait comme ces malheureux ! pour avoir été vingt fois indélicats afin de boucher un Jrou que creusaient les besoins des leurs ! bien décidés à rendre en bloc ce qu'ils dérobaient en détail, sentant d'ailleurs qu'ils faisaient mal, sans se croire des voleurs !
Sont-ils coupables? Et qui donc en douterait? Cet homme gagnait jusqu'à 10 fr. par jour, cela ne lui a pas suffi, pourquoi ? Hélas I parce que victime de ce gaspillage qui vient des habitudes que le luxe engendre, et contre lequel nous avons tant de peine à nous protéger, il n'a jamais su équilibrer ses dépenses et ses recettes. L'ouvrier ne vit plus en ouvrier; l'employé ne vit plus en employé. Le vêtement, le loge-
ment, la nourriture, les déplacements ne sont plus calculés sagement. On vit au jour ie jour, on ne met pas de coté; quand arrivent ta maladie, le chômage, c'est la misère, c'est le crime.
Victor Hugo a cherché à rendre intéressant Jean Valjean, en nous le montrant volant un pain, parce qu'il avait faim. Il en a conclu que tous ceux qui volent ne le font que parce qu'ils ont faim. On ne vole pas pour apaiser sa faim. On vole pour entretenir ses habitudes de luxe. Ces gens ne connaissent pas ce que Victor Hugo a si finement appelé : n l'art de vivre dans la misère ».
« Derrière vivre de peu, il y a vivre de rien. Ce sont deux chambres; la première est obscure, la seconde est noire.
t Fantine apprît d'une vieille femme qui lui allumait sa chandelle quand elle rentrait le soir, comment on se passe tout à fait de feu en hiver, comment on renonce àunoiseau qui vous mange un [tard de millet tous les jours, comment on fait de son jupon sa couverture et de sa couverture un jupon, comment on ménage sa chandelle en prenant son repas à la lumière de la fenêtre d'en face. On ne sait pas tout ce que certains êtres faibles qui ont vieilli dans l'honnêteté et le dénûment savent tirer d'un sou. Cela finit par être un talent.
« Il en est de la misère, a encore écrit Victor Hugo, comme de tout. Elle arrive à devenir possible... On végète, c'est-à-dire on se développe d'une certaine façon chétive, mais suffisante à la vie. »
Le luxe qui s'étale, les déclamations à la mode, les excitations malsaines des anarchistes qui rêvent
de bouleverser la société pour mettre les derniers à sa tête, sous prétexte qu'il est temps que ceux-ci aient leur part du gâteau, sont, la cause de ce manque d'équilibre qu'on rencontre partout. C'est à qui jettera le plus de poudre aux yeux de son voisin. « Végéter, se développer d'une certaine façon chétive » sont choses qu'on ne sait plus. On a sous les yeux l'exemple de plusieurs, partis de très bas, arrivés très haut en peu de temps; on veut les dépasser coûte que coûte. L'agiotage effréné, conséquence logique de la passion du luxe, le désir d'arriver haut et vite bouleverse toutes les têtes. On voit or, argent, billets de banque, comme les assassins voient rouge. C'est de l'hypnotisme en matière de vie pratique.