CHAPITRE IX
Un mot de l'abbé Crozes. — Lettres curieuses. — Episodes des Misérables. — Une Scène à la prison de la Force. — Autre lettre. — Accueillons le libéré. — Différents refuges à Paris* à Lyon, dans l'Isère.
Un jour que je faisais part à l'abbé Crozes des difficultés que je rencontrais pour trouver de l'occupation à nos libérés de la Grande-Roquette :
« — Un tel, condamné à six mois », dit le juge ; il ferait mieux de dire tout de suite, s'écria l'abbé Crozes : « Un tel condamné à perpétuité ! » « Qui le reçoit, en effet, quand il sort de prison ? Qui veut l'employer ? Tous le repoussent ; autant le condamner de suite à la prison perpétuelle. »
Je tenais à la main une liasse de lettres de libérés qui m'exposaient leurs embarras, et me suppliaient de leur trouver du travail.
« .... Que peut faire un malheureux qui sort d'une Roquette quelconque, m'écrivait l'un d'eux, s'il n'a personne pour le soutenir ? Vous connaissez par expérience la réponse : « Travailler ! » C'est facile à dire.
J'ai la conviction que la plupart des libérés ont cette bonne intention. Mais où trouver ce travail et tout de suite? Voilà le nœud et, avant d'avoir eu le temps de le dénouer, le malheureux libéré se trouvera de nouveau prisonnier, à son insu peut-être. J'ai vu condamner quelqu'un en même temps que moi à deux ans de prison pour avoir volé un saucisson à un inconnu. Il est vrai que cet homme sortait de prison depuis quelques jours »
« Monsieur l'abbé, m'écrivait un autre, jepré-
sume que vous n'avez pas de temps à perdre. De mon côté, je n'ai nullement l'intention d'être importun. Je me bornerai à vous soumettre ma demande, laissant à votre cœur le soin de l'apprécier. Je suis un récidiviste, un de ces individus que l'on repousse et que vous-même avez qualifié de cadavre. Je trouve justifiée l'aversion que moi et mes semblables inspirent. C'est vous dire que j'ai parfaitement conscience de ce que pense le monde, et que je connais les objections que l'on peut présenter pour expliquer un refus. Mais à vous, monsieur l'abbé, qui, j'en ai la conviction, êtes un homme au-dessus des petitesses, je demande un non catégorique si vous ne pouvez me rendre le service queje sollicite.
« Je n'ai pas d'amis, plus de parents, point d'état, aucune ressource, ni instruction, ni connaissances spéciales qui me permettent d'espérer un emploi honorable. Quelle sera ma situation à l'époque de ma libération? La seule perspective qui m'est offerte, c'est la prison, encore la prison. A moins qu'une main amie ne m'aide à me relever. Je viens vous supplier de me tendre cette main.