‹ Le monde des prisonsChapitre 148 sur 171 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

« Faites-le, monsieur l'abbé, je crois pouvoir dire

que vous aurez fait une bonne œuvre. Si la chose est

impossible, un non tout court n'empêchera pas que je

reste

« Votre respectueux et reconnaissant,

« Le 23 novembre 188.. »

a Du travail, c'est ce que je vous demande pour l'époque de ma libération. »

Un autre écrivait à l'abbé Grozes :

« Monsieur l'abbé»

« J'ai trente-trois ans, je suis le fils aîné d'un

ancien chef d'institution. A l'âge de dix-sept ans, j'étais bachelier. Devant moi s'ouvrait un avenir sinon brillant du moins honnête, mais j'étais possédé d'un désir effréné de liberté. Je l'ai rudement expié.

« Malgré les conseils de mon père, je quittai à dixhuit ans le toit paternel presque sans ressources, sans expérience, sans recommandations, dans le seul but d'aller à Paris. J'y suis resté deux ans menant une vie misérable et tourmentée ; au bout de ce temps, mon père dut me fournir les moyens de retourner à la maison. La rude et triste expérience que je venais de faire ne m'avait pas guéri.

« Un mois après, j'étais en Algérie. En 1868, à Marseille, je fis la connaissance d'une femme. Sa misérable influence me perdit : j'eus la faiblesse de commettre un abus de confiance et je fus con-

damné à dix mois de prison. Dès cet instant j'étais perdu. La maison paternelle me fut fermée. J'errai à 1 aventure, non plus avec la confiance des premières années, mais traînant derrière moi le remords et la honte de ma chute.

« Je revins à Paris; j'essayai vainement de me créer une position. Entraîné de nouveau, je commis un second délit plus grave que le premier. Je fus frappé d'une seconde condamnation à six mois de prison pour escroquerie. J'ai été libéré le 4 janvier dernier. Qu'ai-je fait depuis? Il me serait difficile de le dire.

« Après bien des recherches, j'avais trouvé à B... un modeste emploi. Je ne saurais vous exprimer, monsieur l'aumônier, combien j'étais heureux de pouvoir travailler et gagner mon pain honorablement. J'entrevoyais un peu de repos après tant d'agitation. Hélas ! j'avais compté sans mon passé ! Mon patron, ayant appris que j'avais été traduit en police correctionnelle, me chassa.

« Je sollicitai un travail manuel ; on m'en refusa partout. J'étais trop monsieur pour faire un manœuvre. Quelle cruelle ironie! Pour trouver un emploi il faut des références, des recommandations,' et puis à quoi bon essayer, puisqu'il suffit d'une rencontre imprévue, d'une indiscrétion pour tout briser? »

C'est cette situation que Victor Hugo a si magistralement décrite.

« Jean Valjean arrive à Dijon. Il se dirige vers la meilleure auberge du pays.

« — Que veut monsieur?

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