TROISIÈME PARTIE
quand j'ai été m'adresser aux autres, ils m'ont dit, comme leur confrère : Merci. Partout la même chanson. Me voilà en grève sur le pavé d'Étampes ; je vis sur ma masse un mois, deux mois; l'argent s'en allait, l'ouvrage ne venait pas. Malgré ma surveillance, je quitte Etampes. Je viens à Paris; là, je trouve de l'ouvrage ; mon bourgeois ne savait pas qui j'étais, je lui dis que j'arrive de province. Il n'y avait pas de meilleur ouvrier que moi. Je place 700 fr., qui me restaient, chez un agent d'affaires, qui me fait un billet; à l'échéance, il ne me paye pas ; je mets mon billet chez un huissier, qui poursuit et se fait payer. C 'était une poire pour la soif. Là-dessus je rencontre le Gros -Boiteux.
« —Oui, les amis, et c'est moi qui étais soif, comme vous l' allez voir. Frank était serrurier, fabriquait les clefs; j'avais une affaire où il pouvait me servir, je lui propose te coup, J'avais des empreintes, il n'y avait plus qu'à travailler dessus, c'était sa partie. L'enfant me refuse, il voulait redevenir honnête. Je me dis : 11 faut faire son bien malgré lui. J'écris une lettre sans signature à son bourgeois, une autre a. ses compagnons, pour leur apprendre que Frank est un libéré. Le bourgeois le met à la porte et les compagnons lui tournent le dos. Il va chez un autre bourgeois, il y travaille huit jours. Même jeu. Il aurait été chez dix que je lui aurais servi toujours de même.
« — Et je ne me doutais pas alors que c'était toi qui me dénonçais, reprit Frank; sans cela, tu aurais passé un mauvais quart d'heure.
i — Oui ; mais moi, pas bête, je t'avais dit que je m'en allais à Longjumeau voir mon oncle; mais j'étais
resté à Paris, et je savais tout ce que tu faisais par le petit Ledru.
« — Enfin on me chasse encore de chez mon dernier maître serrurier, comme un gueux bon à pendre. Travaillez donc ! soyez donc paisible pour qu'on vous dise, non pas : Que fais-tu? mais : Qu'as-tu fait? Une fois sur le pavé, je me dis : Heureusement il me reste ma masse pour attendre. Je vais chez l'huissier, il avait levé le pied; mon argent était flambé, j'étais sans le sou, je n'avais pas seulement de quoi payer une huitaine de mon garni. Fallait voir ma rage! Là-dessus le Gros-Boiteux a l'air d'arriver de Longjumeau ; il profite de ma colère. Je ne savais à quel clou me pendre, je voyais qu'il n'y avait pas moyen d'être honnête, qu'une fois dans la pègre on y était à vie. Ma foi, le Gros-Boiteux me talonne tant...
« — Que ce brave Frank ne boude plus, reprend le Gros-Boiteux ; il prend son parti en brave, il entre dans l'affaire, elle s'annonçait comme une reine ; malheureusement, au moment où nous ouvrons la bouche pour avaler le morceau, pinces par la rousse. Que veux-tu, garçon, c'est un malheur; le métier serait trop beau sans cela.
a — C'est égal, si ce gredin d'huissier ne m'avait pas volé, je ne serais pas ici, dit Frank avec une rage concentrée.
« — Eh bienl eh bienl reprit le Gros-Boiteux, te voilà bien malade I Avec ça que tu étais plus heureux quand tu t'échinais à travailler !
« — J'étais libre.
— Oui, le dimanche, et encore quand l'ouvrage
ne pressait pas; mais le restant de la semaine, enchaîné comme un chien, et jamais sûr de trouver de l'ouvrage. Tiens, tu ne connais pas ton bonheur.
« — Tu me l'apprendras, dit Frank avec amertume.
« — Après ça, faut être juste, tu as le droit d'être vexé; c'est dommage que le coup ait manqué, i! était superbe, et il le sera encore dans un ou deux mois : les bourgeois seront rassurés, et ce sera à refaire. C'est une maison riche, riche ! Je serai toujours condamné pour rupture de ban, ainsi je ne pourrai pas reprendre l'affaire ; mais, si je trouve un amaleur, je la céderai pour pas trop cher. Les empreintes sont chez ma femelle, il n'y aura qu'à fabriquer de nouvelles fausses clefs; avec les renseignements que je pourrai donner, ça ira tout seul. Il y avait et il y a encore là un coup de dix mille francs à faire; ça doit pourtant te consoler, Frank. »
«Le complice du Gros-Boiteux secoua la tète, croisa les bras sur sa poitrine et ne répondit pas. b
En faisant ainsi causer ses héros, Eugène Sue était dans le vrai. Tout le monde abandonne le libéré, et le crime seul peut lui assurer des ressources.
« Paris, & octobre 188..
« Monsieur l'abbé,
« Je viens de la Roquette où l'on m'apprend que vous ne viendrez que dimanche prochain. Ce contretemps me navre. J'ai à vous demander un service qui
vous coûtera peu et me sauvera. Je vous ai vu à la Roquette où j'ai passé quelques moi* l'hiver dernier, pour de là être dirigé sur Pois&y. Je viens d'être libéré, et je me trouve dans une position affreuse.
«J'ai vingt-six ans, je suis bachelier es lettres, j'ai fait mes études dans un petit séminaire de Normandie, dont le supérieur est un de mes parents. Puis, sans père ni mère, je suis venu à Paris, chez un frère aîné qui, pendant longtemps, a satisfait à tous mes caprices,
« Mon frère étant venu à mourir, comme j'ignorais tout de la vie et que j'étais paresseux, je vécus très malheureux pendant quelque temps. Je finis par dégringoler dans la bohème où je fis des connaissances dangereuses. J'avais des appétits et pas le sou. C'est ce qui m'a perdu.
« J'ai été condamné, pour escroqueries, à treize mois d'emprisonnement. Maintenant je me réveille de ce cauchemar et je veux travailler.
« Que faire?
« Je sais l'orthographe, je ferai de la correction typographique. J'ai acheté un Guide du Correcteur, j'ai appris et retenu divers signes en usage pour signaler les fautes du compositeur, et j'ai couru les imprimeries tous ces jours.
« Mais que suis-je? D'où viens-je? Je me heurte à des défiances sans doute, puisque je ne réussis pas. En vain ai-je offert de travailler à moitié prix : on n'a besoin de personne. Le courage que j'avais puisé dans l'idée de me faire correcteur-typographe est profondément abattu par ces insuccès. Je saute de la présomption au désespoir.