TROISIEME PARTIE
A notre entrée, ils se levèrent, se découvrirent ; un éclair de curiosité vague luisait dans leurs prunelles; d'une voix humble qu'ils s'efforçaient de rendre douce, ils répondirent à nos questions. À les entendre, on les aurait crus tous repentants, tous rentrés dans la bonne voie; un coup d'œil plus circonspect nous mit vite en éveil, et je me rappelle, accoudé sur un coin de table, la figure baissée sur son livre, un homme de vingt-deux ans, dont le regard glissait sournois jusqu'à nous, tandis qu'à sa lèvre un rictus, moqueur et haineux tout à la fois, se dessinait à la dérobée; à côté de lui sommeillait un grand vieux à la tête émaciée sous ses cheveux blancs, l'air idiot, résultat d'une existence passée en prison. Ceux-là emploient généralement leur sortie matinale, non à chercher de l'ouvrage, — peu leur importe — mais à ramasser des orphelins (bouts de cigares), ou à polir des pieds de biche (sonner aux portes pour mendier).
Après quinze jours passés à l'asile, on les renvoie.
Comme nous causions avec M. Vincent, dans la petite pièce qui lui sert de bureau, un jeune homme bien mis, vêtu de noir, entra.
« — Un de mes anciens pensionnaires, dit le père Vincent, que je vous présente. »
C'était un apprenti serrurier, qui, sans ouvrage et mourant de faim, avait dîné dans un restaurant sans pouvoir payer sa dépense. Il avait été arrêté, condamné à huit jours de prison, et avait subi sa peine à Sainte-Pélagie; de là il était venu à l'asile, et avait retrouvé un emploi. Avec ses premiers gains, il avait retiré ses vêtements mis en gage avant son arresta-
tion, et venait maintenant remercier le patron et lui indiquer l'adresse de l'atelier où il travaillait, pour qu'on y envoyât, à l'occasion, des libérés, serruriers de leur état.
N'y aurait-il que celui-là de sauvé, la pensée qui a guidé les membres fondateurs de l'œuvre serait assurément fort louable.
La Société de patronage est d'ailleurs sous la protection du ministère de l'intérieur, qui lui donne une subvention annuelle de 12,000 fr., à laquelle s'adjoignent les donations particulières en argent et en nature. On avait, au début, pris la coutume de donner aux libérés des bons de logement et de nourriture; mais avec ces bons, les libérés allaient dans des hôtels borgnes, où ils retrouvaient leurs compagnons avec lesquels ils tiraient de nouveaux plans; quant aux bons de nourriture, ils les revendaient.
La Société a acheté cet immeuble de la rue de la Cavalerie, une ancienne école de sœurs, qu'elle a fait aménager pour ses besoins. L'immeuble se compose d'un corps de bâtiment à deux étages, avec des communs, entouré d'une cour sablée qui sert de promenoir. En bas, la salle de travail et le réfectoire . En haut, le dortoir : des lits de fers alignés les uns à côté des autres, et sur une planche de pourtour les ustensiles nécessaires à la toilette. Les pensionnaires font eux-mêmes leur ménage, rangent leur lit, nettoient le local ; l'entrée de la cuisine seule leur est interdite.
a — Dans les commencements, nous disait le père Vincent, on les employait au fricot; mais, sous prétexte de goûter le bouïïïotv, Ws dévoraient tout et les