PREMIERE PARTIE
« Cependant la porte demeure fermée. Les conversations languissent. Les regards demeurent fixés sur la barrière de fer et semblent vouloir la percer. Tout à coup un murmure se fait entendre :
« — Voilà Transparent, dit une voix. — Transparent, c'est le sous-brigadier, ainsi surnommé à cause de son étonnante maigreur. — En effet, le sous-brigadier s'avance. Il est suivi d'un gardien porteur d'un énorme trousseau de clefs. Les rangs s'ouvrent devant les grondements du chef redouté. La clef est dans la serrure, la porte s'ouvre. Une dizaine de nouveaux pénètrent dans l'enceinte, tristes, honteux, abasourdis par la torture que le coiffeur vient de leur infliger.
« — Lequel est Blin ?
« — C'est ce grand brun, dit l'un.
« — Non, c'est le petit gros qui marche derrière lui, dit un autre.
Blin tranche le différend en disant :
« — Blin, c'est moi. Que me veut-on? »
« Il se présente hardiment, sans aucune honte, et promène autour de lui un regard assuré. Il semble chercher quelque figure de connaissance. Puis il va s'asseoir à une place vide. De taille moyenne, voûté, le cou dans les épaules, le front découvert, les yeux vifs à l'expression changeante, profondément enfoncés dans l'arcade sourcilière, le nez mince, aquilin. L'aspect premier donne froid. Blin doit être d'une grande énergie et d'un profond cynisme.
« Des regards d'envie se jettent sur les privilégiés qui ont réussi à se placer près de lui. La conversation va s'engager. Toutes les oreilles sont tendues. Blin
met tout le monde à Taise en demandant quelques renseignements sur le modus vivendi de la Grande- Roquette. La glace est rompue. Il n'a encore parlé ni de sa condamnation ni de son crime.
« — Combien faites-vous ? risque timidement son voisin de droite.
« — Perpètes! » répond Blin.
Les détenus le dévorent des yeux.
« — Perpètes ! c'est long, reprend l'interlocuteur, ébauchant un sourire contraint. C'est, je crois pour... l'affaire du Palais-Royal.
« — Oui, dit Blin, seulement je ne croyais pas qu'on aurait fait * la veinne 2 .
« Blin promène autour de lui ce regard assuré qu'il avait à son entrée sur la cour. II ne cherche plus des figures de connaissance. L'auditoire qui l'entoure est-il digne d'entendre son récit? C'est sa pensée. A deux pu trois reprises, il passe la main sur son front comme pour en chasser un douloureux souvenir. Les détenus sont tout yeux et tout oreilles. Blin va raconter son affaire. Il se décide.
« — C'est bien simple, commence-t-il enfin. Depuis deux ou trois mois, j'avais frimé la case*. Il devait y avoir du pèze *. Le dimanche il n'y avait jamais personne dans l'après-midi. Nous choisissons ce jour. C'était au moment de la musique. Personne dans les galeries. La route était belle. D'un coup de ciseau à
4 Fait, tué.
• La femme.
8 Examiné la maison.
* Argent.