PREMIÈRE PARTIE
froid je mets la porte en dedans. Elle ne tenait pas, je l'aurais faite avec une pince en bois. La caisse était dans le fond. Nous traversons le magasin. Une femme se dresse devant nous. Elle va crier. Nous hésitons. Mon poteau * se lance sur elle, lui passe je ne sais quoi autour du cou. Je l'aide machinalement, sans me rendre compte. La veinne tombe. Elle était morte. Reprenant mon sang-froid, je vais à la caisse, je force les tiroirs. De l'or, des billets, des bijoux. J'en bourre mes poches. Mon compagnon est halluciné. Ses yeux sont hagards, ils semblent rivés au cadavre. Il se retourne vers moi. A ce moment, j'empochais de l'or.
« — Q ue fais-tu ? me dit-il. Inutile de se charger de cela. Que veux-tu faire de ce cuivre ? Es-tu fou ? — Il prenait l'or pour des centimes. — Il faut partir, ne pas être vu. — Je l'entraîne. Personne au-dehors. Nous sommes sauvés. Le lendemain, nous étions à Bruxelles. Voilà l'affaire. Seulement, si j'avais su qu'on fasse la veinne, j'aurais laissé ça là. Pourtant, il le fallait. »
« Un long silence succède à ce récit. Personne n'ose demander des détails. Peu à peu, un ou deux détenus se lèvent et quittent Blin. Ils vont raconter l'affaire aux autres. Leur place est bientôt prise. L'auditoire se renouvelle ainsi en entier. Nouvelles questions. Nouveau récit. Blin semble s'y attendre. Il ne se fait pas prier. La conversation s'anime, le récit devient plus enlevant, les détails affluent. On ne ressent plus cette contrainte du commencement. Blin se sent le roi de cette populace. Il la dompte, il la
1 Terme d'argot; poteau, c'est l'ami, mon poteau, mon ami.
fascine; elle est à ses pieds. Vingt fois l'auditoire se renouvelle. Vingt fois le récit recommence »
Lorsque le « panier à salade » déverse à la Grande- Roquette le trop-plein de la Conciergerie, il tombe de tout au greffe : des forçats, desréclusionnaires,des centrales, des petites peines. Pour dresser l'écrou, le greffier les fait mettre en rang et commence l'appel.
« — Votre peine ?
« — Dix ans de travaux, répond un jeune gamin, err se dandinant et en roulant une cigarette. Dix ans !»
Et les « petites peines » de regarder avec une admiration mal déguisée ce « mirliflore du sépulcre » comme les appelle Victor Hugo, qui jouit visiblement de l'effet énorme qu'il produit. Et le gredin n'a pas dix-huit ans !
A cet âge ces malheureux sont mûrs pour le crime. Toutes leurs énergies ont été concentrées sur un seul point ; c'est ce qui explique leur audace, la sûreté de leur coup d'œil, leur maturité, à l'âge où les autres se préparent encore à entrer dans la vie. C'est eux que Victor Hugo a peints sous les traits de Montparnasse :
« Montparnasse était un enfant : moins de vingt ans, un joli visage, ses lèvres ressemblaient à des cerises, de charmants cheveux noirs, la clarté du printemps dans les yeux. Il avait tous les vices, et aspirait à tous les crimes. La digestion du mal le mettait en appétit du pire. C'était le gamin devenu voyou, et le voyou devenu escarpe. Il était gentil, efféminé, gracieux, robuste, mou, féroce. Il vivait de oler violemment. Sa redingote était de la meilleure