‹ Le monde des prisonsChapitre 21 sur 171 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

coupe, mais râpée. C'était une gravure de modes ayant de la misère et commettant tous les crimes.

« La cause de tous les attentats de cet adolescent était d'être bien mis. La première grisette qui lui avait dit : « Tu es beau ! » lui avait jeté la tache des ténèbres dans le cœur et avait fait un Caïn de cet Abel. Se trouvant joli, il avait voulu être élégant ; or, la première élégance, c'est l'oisiveté ; l'oisiveté d'un pauvre, c'est le crime.

« A dix-huit ans, il avait déjà plusieurs cadavres derrière lui... Frisé, pommadé, pincé à la taille, des hanches de femme, un buste d'officier prussien, le murmure d'admiration des femmes du boulevard autour de lui, la cravate savamment nouée, son cassetête dans sa poche, une fleur à sa boutonnière, tel était ce mirliflore du sépulcre. »

Energie physique, défaillance morale poussées à l'extrême : tels sont les deux traits caractéristiques des voleurs de profession.

v — Lacenaire, vous n'êtes point un homme vul gaire, disait un magistrat à ce criminel, comment votre intelligence ne vous a-t-elle pas protégé contre vous-même ?

« — Que voulez-vous, il s'est rencontré un jour où je n'avais d'autre alternative que le suicide ou le crime.

— « Pourquoi donc ne vous ètes-vous pas suicidé ?

« — Après m'être demandé de qui j'étais victime : de la société ou de moi ,f ai cru Têtre de la société.

« — Mais quand cela serait, ce sont des innocents que vous avez frappés.

« — C'est vrai ; aussi ai-je plaint ceux que j'ai tués, mais je les ai frappés parce que c'était un parti pris contre tous.

« — Ainsi, vous aviez fait un système de l'assassinat?

« — Oui, et je l'ai choisi pour assurer mon existence.

« — Si vous n'étiez naturellement pas cruel, comment avez-vous pu parvenir à étouffer en k vous tout sentiment de pitié ?

« — L'homme fait ce qu'il veut. Je ne suis pas cruel, mais les moyens doivent être en harmonie avec le but ; assassin par système, il fallait me dépouiller de toute sensibilité.

« — Vous n'avez donc jamais eu de remords ?

« — Jamais.

« — Aucune crainte ?

« — Non. Ma tête était mon enjeu. Je n'ai pas compté sur l'impunité ; il y a une chose, en effet, à laquelle on est forcé de croire, c'est à la justice, parce que la société se fonde sur tordre.

« — Mais ce sentiment de la justice, c'est la conscience....

« — Moins le remords.

« — Je ne comprends pas l'un sans l'autre. L'idée de la mort ne vous effraie pas?

« — Nullement. Mourir aujourd'hui ou demain, d'un coup de sang ou d'un coup de hache, qu'importe? J'ai trente-cinq ans, mais j'ai vécu plus d'une vie ; et quand je vois des vieillards se traîner et s'éteindre dans une lente et douloureuse agonie, je me dis qu'il vaut mieux mourir d'un trait, et avec l'exercice de ses facultés.

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