PREMIÈRE PARTIE
« — Si vous pouviez vous suicider maintenant pour échapper à l'ignominie de l'échafaud, le feriez- vous?
« — Non. Eussé-je le poison le plus actif, je ne me suiciderais pas. D'ailleurs, la guillotine n'est-elle pas de tous les poisons le plus subtil ? Voici encore pourquoi je ne me suiciderai pas : j'aurais pu me tuer avant d'avoir versé le sang. Assassin, j'ai compris que j'avais établi entre l'échafaud et moi un lien, un contrat, que ma vie n'était plus à moi, qu'elle appartenait à la loi et au bourreau.
« — Ce sera donc à vos yeux une expiation?
« — Non : une conséquence, l'acquit d'une dette de jeu.
« — Croyez-vous, Lacenaire, que tout soit fini avec la vie ?
« — C'est à quoi je n'ai jamais voulu songer.
« — Pensez-vous ne pas vous démentir un seul instant jusqu'au dernier ?
« — Je crois que je regarderai l'échafaud en face. Le supplice est moins dans l'exécution que dans l'attente de l'agonie morale qui la précède. D'ailleurs, j'ai une puissance telle sur mon imagination que je me crée un monde à moi... Si je le veux, je ne penserai à la mort que devant elle. »
A l'exemple de Lacenaire, tous les criminels de profession prétendent élever à la hauteur d'un principe leurs instincts pervers, leur lâcheté devant le travail quotidien, leur énergie passagère pour le meurtre, leur faiblesse constitutionnelle, dont ils ne savent sortir que dans un accès de frénésie. Us ne sont en guerre avec la société que parce que le voleur n'y trouve pas sa place.
Duval, arrêté ces temps derniers, ne déclarait-il pas à M. Atthalin que c'était en vertu du droit de ceux qui n'ont pas de prendre et de détruire ce qu'ont les autres, qu'il avait pillé et incendié un hôtel rue de Monceau?
C'est triste à avouer, je l'ai dit, je le répète, rien ne peut ramener ces misérables à des sentiments honnêtes, ni l'idée chrétienne, ni leurs intérêts, ni la vue des malheurs dont ils sont la cause ; rien ne les touche, rien n'arrête leur bras; encore bien qu'à certaines heures ils laissent percer de bons instincts.
Troppmann affectait des allures religieuses. Trois jours avant de monter à l'échafaud, il communia des mains de l'abbé Grozes. Elevé dans les pratiques chrétiennes, il ne lui vint jamais en pensée que son métier de « grinche » pouvait l'empêcher de rester fidèle à ces pratiques Se trouvant à Paris de novembre 1868 à mars 1869, il fit ses pàques à Saint-Laurent. Étant de passage à Gernay au mois d'août 1870, j'ai tout lieu de croire qu'il se confessa le 23 ; le 25, il commençait la série de ses crimes !
Faut-il en conclure que c'était un hypocrite ? Non, mais sa passion de l'or était telle que, comptant sur l'impunité des hommes, il s'était formé vis-à-vis de Dieu une conscience mal éclairée. Il avait cette religion du bandit italien, qui, apercevant un voyageur, baise avec dévotion son paquet de médailles avant d'épauler sa carabine pour que la Madone dirige au bon endroit le plomb meurtrier.
Il connaissait de longue date la famille Kinck. Il y avait été employé et lui avait de la reconnaissance. Il la savait riche, mais crédule. Il fit entrevoir au chef