‹ Le monde des prisonsChapitre 29 sur 171 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

le pied sur le Pont-Neuf qu'ils étaient assaillis par la troupe de Cartouche. Celui-ci donnant l'exemple de la résignation, se laissait fouiller et dévaliser avant les autres.

Sous ce titre : Un galérien bon enfant, un journal racontait, il y a quelques années, Je trait suivant :

« Trois forçats se sont évadés dernièrement du bagne de Toulon, deux ont été promptement arrêtés; le troisième vient de rentrer au bagne dans des circonstances assez singulières. Après avoir essayé de se nourrir de racines, il a dû capituler devant la faim. Mais il a voulu terminer son escapade par une bonne action : il est allé trouver un pauvre diable sans le sou et lui a proposé de le ramener au bagne afin de lui faire gagner la prime de 100 fr. accordée aux capteurs. Le marché a été lestement conclu, et, à cette heure, le forçat a recules douze coups de corde réglementaires, en faisant gagner 100 fr. à un honnête homme qui en avait grand besoin. »

Un des plus dangereux voleurs de profession, Corbière, mort à la Guyane, posait pour l'homme inoffensif envers les personnes. Il avouait ses vols, mais il se défendait d'avoir jamais commis un acte de violence ; ainsi, à la prison de Montargis, on lui avait proposé une évasion à la condition d'employer la force contre le gardien, Corbière refusa.

« — La violence, dit-il, ça n'est pas mon système. » «

Il racontait qu'après son évasion, se rendant de Saclas à Etampes, il avait rencontré sur la route une

petite fille qui portait un sac de 200 francs. Comme le sac fatiguait la petite fille, il l'aida à porter l'argent jusqu'à destination et lui rendit la somme intacte.

Je ne nie pas ces faits, ni d'autres. Ils prouvent qu'à leurs heures, les voleurs de profession sont capables d'un bon mouvement, mais les voit-on pour cela revenir au bien ? L'idée chrétienne a-t-elle converti Troppmann, Gamahut? La joie de faire des heureux a-t-elle fait rebrousser chemin à Jadin, à Cartouche, à Corbière, aux autres?

Ces gens-là ont une optique différente de la nôtre. Leur cerveau a des lésions qui le rendent impropre à la transmission de certaines dépêches. Il ne vibre qu'à l'appel des passions malsaines. Ils considèrent l'honnêteté comme une convention sociale, sans réalité objective, comme une vertu qui varie suivant les latitudes et les conditions.

L'histoire suivante a été racontée à un officier par le héros lui-même, mort au bagne de Toulon :

« ... Je suis né à Paris au mois d'août 1779, dans la rue de Buffon. Mon père était bourrelier et le voisinage du marché aux chevaux lui attirait beaucoup de pratiques qui faisaient prospérer son commerce. Ma mère s'occupait de l'éducation de ma sœur aînée et des soins du ménage; quant à moi, comme j'étais fils unique, j'étais fort gâté dans la maison, et pourvu que je fusse là aux heures des repas et le soir quand on fermait la devanture de la boutique, on me laissait trafiquille et courir tout à mon aise.

« Je fis la connaissance de gamins de huit à dix ans, dont le métier consistait à fouetter les chevaux

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