PREMIÈRE PARTIE
que les maquignons venaient attacher aux poteaux du marché et à les faire courir quand un acheteur" se présentait. Tous ces enfants de dix à quinze ans buvaient de l'eau-de-vie et portaient déjà sur leur figure les marques de maladies honteuses. Beaucoup ont échoué au bagne de Toulon.
« C'est alors qu'éclata la Révolution. Mon père, qui avait pris le nom de Mutius Scœvola, était un des premiers agitateurs. Un pistolet à la main, des cartouches dans mes poches, j'assistai à la prise de la Bastille, à la journée du 10 août, et plus d'un Suisse, plus d'un officier des gardes sont tombés frappés de mes balles que je dirigeais mieux qu'un autre; on ne se méfie pas d'un enfant. Mon père s'était, comme beaucoup d'autres, enrichi des dépouilles des morts, et son fonds de boutique s'étant considérablement augmenté, il exigeait de moi que je restasse à l'atelier. En revanche, j'étais libre la nuit. C'est alors que je commençai à vivre de cette existence de continuelles émotions dont vous ne pouvez vous faire une idée. Parfois dans une bataille ou dans une émeute, vous entendez gronder le canon ou siffler quelques balles à vos oreilles , rarement vous livrez un combat à l'arme blanche, et puis vous rentrez dans vos camps ou vos garnisons faire un service bien tranquille. Nous, brigands, voleurs de nuit, assassins, notre vie est menacée à toute heure. Le marin soupire après les mers et les tempêtes ; il s'ennuie à terre; le militaire retraité regrette son existence passée. Eh bien ! moi, vieillard déjà mort pour le monde, on me rendrait la liberté, que demain je serais encore voleur ! L'or, les diamants , tout ce qui brille me
donne une envie irrésistible d'en devenir possesseur.
« Lorsque notre journée de travail était finie, nou s nous réunissions, quatre de mes camarades et moi, dans un cabaret qui se trouvait vis-à-vis du cabinet d'histoire naturelle. Nous nous cotisions et nous buvions plusieurs bouteilles d'eau-de-vie et de vin en méditant nos coups. De cinq que nous étions, j'ai seul survécu; deux sont morts en Russie, un a été raccourci et le quatrième est mort au bagne.
- « Lorsque nous étions suffisamment échauffés par le vin et le trois-six, nous nous mettions en campagne et nous dévalisions tout ce qui se trouvait à notre portée. Le plus âgé connaissait un juif qui achetait le tout sans s'occuper de la provenance.
« Nous étions très habiles à voler les montres des boutiques; je me rappelle un malheureux parfumeur à qui j'ai volé au moins deux cents pains de savon et autant de brosses et qui finit par abandonner le quartier, désespéré de ne pouvoir saisir le voleur. L'un de nous allait marchander et l'autre pendant ce temps, faisait passer dans sa poche tout ce qui se trouvait à sa portée. C'est à force de travail que j'ai acquis dans les doigts cette dextérité de prestidigitation, à laquelle je suis redevable aujourd'hui du bienêtre que me procure la vente des petits objets que vous me voyez confectionner si facilement.
« A l'âge de quinze ans, nous connaissions déjà l'argot et toutes les ruses du métier. Nous avions de faux cheveux, de fausses barbes, des habits de toutes façons. Nous n'avions pas de chef et nos parts de prises étaient égales. Le plus instruit avait une sorte d'ascendant sur les autres ; il avait lu des romans et