‹ Le monde des prisonsChapitre 31 sur 171 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

des comédies et nous apprenait à nous grimer comme des comédiens. Nous nous mettions en campagne depuis huit heures du soir jusqu'à minuit, car nous avions presque tous un état qui nous occupait dans le courant de la journée; nos maîtres et nos parents ne s'inquiétaient guère de ce que nous devenions après le travail, enchantés de ne nous voir jamais leur demander d'argent.

a La vie du régiment changea cependant un peu mes habitudes; on était surveillé de très près et Ton m'aurait fusillé comme un chien si l'on m'avait pris en faute. Je restai un an soldat sans que Ton eût trop à se plaindre de moi. C'est alors qu'on nous dirigea sur Toulon pour nous embarquer. Quand nous fûmes dans cette ville qui devait être ma dernière résidence, la vue de la mer me donna des idées de liberté, qui me firent détester plus que jamais mon uniforme de pousse-caillou. Aussi, la veille du départ, je vendis ma défroque militaire à un juif de maconnaissance et je pris en échange des habits de colon américain, une perruque rousse, des lunettes et une grande barbe. Je me promenai tranquillement dans la ville avec cet attirail; j'avais acquis au plus haut point l'art de me grimer.

« Il y avait dans le port un vaisseau marchand qui avait pour destination Rio-de-Janeiro; je m'y embarquai comme passager. Un de mes camarades de régiment m'avait vendu un passeport en règle. Je le fis viser sous le nom de Ferdinand Denis, et je m'embarquai.

a L'idée de revoir Paris, dont j'étais absent depuis six ans, me poursuivait. Je mis de côté le plus d'ar-

gent possible et, un jour, déguisé en matelot, je repris le chemin de la France avec quinze mille francs en poche. J'arrivai à Paris au milieu de l'agitation qui suivit le 18 brumaire.

« J'allai me loger dans un galetas de Belleville et je plaçai mes quinze mille francs sur la Banque ; c'est là le commencement de ma fortune. Je n'étais ni libertin, ni ivrogne, j'étais voleur; c'était ma passion et je voulais être riche à tout prix.

« Un soir que je fumais ma pipe tranquillement devant une chope de bière, je vis entrer un grand jeune homme, vêtu d'une blouse grise, la casquette aplatie sur l'oreille droite. Il alla s'asseoir à côté du comptoir et demanda une bouteille de vin à quinze. La maîtresse du bouchon s'étant levée un instant de son comptoir, je le vis tirer un foulard qu'elle avait laissé sur son banc, le mettre dans sa poche et s'en aller tranquillement sans payer son écot. Je fis semblant de ne pas m'en apercevoir. La bourgeoise revint, cherchant partout son foulard sans penser à l'individu qui l'avait volé.

« Pour moi, je fus frappé de l'agilité avec laquelle il avait fait le foulard.

« — Voilà mon homme, me dis-je, le gaillard n'est pas à son début.

« Je me mis à sa piste. Nous eûmes bientôt fait connaissance et quelques bouteilles de vin cimentèrent notre traité, d'après lequel nous ne devions pas faire un grand coup sans la participation de l'autre et sans en partager les bénéfices comme les périls.

« Les grands coups étaient les vols de nuit, les vols avec escalade, les vols de valeurs considérables,

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