‹ Le monde des prisonsChapitre 32 sur 171 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

enfin toutes les opérations où Ton est exposé à jouer du couteau .

« Nous nous étions réservé comme distraction dans notre isolement, les petits coups, tels que vols de foulards, de montres, etc..

« Nous fréquentions les abords des diligences et nous [saisissions nos victimes au débarqué ; nous allions les demander à l'hôtel où elles descendaient . Après avoir lu leur nom sur leurs malles, nous nous faisions donner leurs passeports sous prétexte qu'on les demandait à la préfecture de police et nous les vendions ensuite très chers aux camarades.

« D'autres fois, déguisés en portefaix, nous leur proposions un meilleur marché que les autres ; nous prenions leur valise sur nos épaules et, au détour d'une rue, pstt ! les jambes à notre cou nous filions ; le provincial ébahi cherchait en vain dans le dédale des rues le porteur de la malle qu'il ne devait plus revoir qu'au Temple, s'il se donnait la peine d'aller l'y acheter quelques jours après.

« Nous avions deux logements. Aussitôt que l'un de nous avait rapporté quelque chose, on le rendait méconnaissable^ L'or, l'argent, les bijoux que nous trouvions étaient fondus au creuset, les diamants vendus à un juif du Temple qui était notre receleur ; les habits, coupés en morceaux, étaient vendus à un marchand de guêtres et de casquettes, qui utilisait le drap ; les boutons à un autre juif; enfin, la malle, remise à neuf, recevait un vernis noir. C'est aux précautions inouïes que nous prenions pour faire disparaître la trace de nos vols que nous dûmes une longue impunité.

« Mon camarade avait été serrurier ; aussi forçaitil les serrures avec une habileté inconcevable ; il n'y avait pas de portes fermées pour lui. Quand la serrure était trop difficile et qu'il y avait des verrous à une porte, il avait un compas dont une extrémité était terminée par un demi cercle denté en forme de scie ; en cinq minutes il enlevait un cercle de bois d'un diamètre assez grand pour passer le bras en dedans et ouvrir ainsi verrous et serrures, comme si Ton était dans la chambre.

« Les dimanches et les jours de fête étaient pour nous les jours des plus grands succès.

« Les Parisiens qui ont travaillé toute la semaine sont enchantés quand, le dimanche, le beau temps leur permet d'aller faire une promenade soit sur le boulevard, soit à la campagne. On ferme la boutique, le magasin, et personne ne reste à la maison.

« Nous entrions dans les maisons, le plus souvent habillés de noir, portant le ruban à la boutonnière et connaissant les noms des personnes que nous allions dévaliser, afin de ne pas nous trouver embarrassés si Ton nous demandait chez qui nous allions. Nous faisions main basse sur l'argent, les dentelles, etc. Souvent nous nous déguisions en curé de campagne demandant des secours pour sa paroisse, muni des meilleurs certificats.

« Nous fûmes souvent surpris ; mais nous trouvions toujours moyen de nous échapper, tantôt en jetant une poignée de poivre aux yeux de celui qui nous surprenait, tantôt en le garrottant et en lui mettant un mouchoir sur la bouche pour l'empêcher de crier.

« Quand nous pouvions nous introduire dans une

maison, pendant la nuit, nous étions bien plus sûrs de réussir. Nous nous cachions la tête sous un énorme capuchon blanc percé de deux trous pour les yeux, tels que ceux des pénitents. L'un de nous se tenait près du lit un poignard à la main, tandis que l'autre, muni d'une lanterne sourde, faisait une visite domiciliaire. Plus d'une personne en se réveillant, saisie de frayeur, était clouée sur son lit par ces mots :

« — Si tu bouges, tu es mort! » Plus d'une vieille bigote est encore persuadée que le diable en personne est venu la voler.

« Nous ne nous contentions pas de Paris, la banlieue et quelquefois la province devenaient le théâtre de nos opérations.

« Les bons bourgeois de Paris, dès qu'ils se sont enrichis, louent ou achètent une petite bicoque aux environs, à Auteuil, à Boulogne, à Enghien, à Passy, à Saint-Mandé, etc., et le dimanche ils vont passer la journée à la campagne. Quand ils repartent pour Paris, le dimanche soir ou le lundi matin, ils se contentent de fermer la porte, de mettre la clef dans leur poche et s'en vont bien tranquilles, laissant sans gardien une maison souvent isolée. Autant vaudrait laisser la porte ouverte, ce serait plus sûr. Nous autres voleurs, nous nous défions des portes ouvertes qui annoncent la sécurité ou du monde dans le voisinage. Nous ne craignons pas les chiens et nous avons un moyen de leur imposer silence. Une lumière dans une chambre pourrait bien aussi nous arrêter quelque temps.

« Nous allions donc à: la campagne, et nous fai-

sions de bonnes trouvailles, d'autant plus que nous avions le temps de chercher sans être interrompus. Le lendemain, ou quelques jours après, nous lisions dans les journaux :

o Un vol important a été commis à X..., au préjudice de M. Z..., dans sa maison de campagne; les voleurs ont profité de son absence pour s'introduire pendant la nuit, la police est sur les traces. »

« Au bout de dix ans, nous avions amassé tous les deux neuf mille livres de rentes placées sur le grandlivre.

« Nous avions vécu avec la plus stricte économie : les galetas où nous vivions nous coûtaient dix francs par mois; nous n'usions ni bois ni chandelle, et, comme les soldats, nous lavions notre linge nousmêmes. Quant à notre nourriture, elle nous revenait à quinze sous par jour.

« Cependant mon camarade me dit un beau jour : « — Moi, je me trouve assez riche comme je suis, et je veux partir pour les Etats-Unis, je veux jouir de la vie pendant que je suis encore jeune. »

« Il réalisa ses fonds et s'embarqua pour Philadelphie.

« Nous demeurions, Autorita et moi, dans un faubourg isolé, à Versailles. Près de notre maison se trouvait une jolie habitation entourée d'un jardin magnifique et qui appartenait à une vieille dame qu'on disait fort riche, qui passait l'hiver à Paris et l'été à Versailles. Les murs de notre cour donnaient sur son jardin; je résolus de la dévaliser. J'envoyai Autorita à Paris pour deux jours, et j'entrai une nuit parle

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