‹ Le monde des prisonsChapitre 35 sur 171 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Se cramponnant de la main droite au tableau de la fenêtre de sa cellule, il étend le bras gauche jusqu'à ce qu'il ait atteint, de l'extrémité de ses doigts, le tableau de la fenêtre suivante. Le corps ainsi collé contre la muraille, le bout des pieds posé sur la corniche, les bras étendus entre les deux saillies des fenêtres, il semblait une de ces monstrueuses araignées, que Ton voit le soir s'attacher de leurs grands bras fourchus aux aspérités des maçonneries.

L'oreille au guet, épiant le moindre bruit, il avance lentement, contraint, par le danger incessant d'être découvert, à prendre de minutieuses précautions. Le moindre bruit peut le trahir : le frôlement de ses bras contre un carreau, le grincement aigu de ses ongles sur le plâtre, la chute d'un gravier détaché par les clous de ses souliers, sa respiration qui de- . vient haletante, oppressée.

Il doit ainsi parcourir l'espace de six fenêtres. L'heure qu'il mit à franchir cette distance relativement courte est restée dans ses souvenirs comme un des moments les plus remplis d'angoisse de son existence.

Lé moindre mouvement en arrière peut le précipiter dans le vide. Il sent ses bras qui se raidissent, ses doigts s ecorchent, tout son être tremble de fatigue et d'inquiétude.

« — Mort si je tombe, pris si je reste, grommelat-il tout à coup, il faut avancer. »

Lorsque la lueur crue de la lune éclairait les murs blancs il lui était plus facile de se guider, mais il tremblait que la silhouette de son corps, marquée en noir, contre la muraille, ne fût aperçue de quelque gar-

dien. A chaque éclipse de lune, il se sentait arrêté par la crainte de ne plus pouvoir avancer. Il avait peine à assujettir ses pieds sur le rebord étroit de la corniche ; ses mains tremblaient en cherchant à se cramponner aux tableaux successifs des fenêtres qu'il fallait atteindre, les unes après les autres.

Comme il arrivait à la troisième fenêtre, il s'entendit appeler : .

« — Molutor! Molutor! »

En l'état de frayeur où il était, sa première pensée fut qu'un gardien l'avait reconnu et le hélait au passage.

Il était perdu.

On allait donner l'alarme, réveiller les surveillants, se saisir de lui. Il entrevoyait avec épouvante les nombreux jours de cachot qu'il aurait à faire. Cependant l'instinct de la conservation le fit se cramponner , avec plus d'énergie.

L'appel ne s'était pas répété.

Il prêta de nouveau l'oreille.

Rien.

« — Je me suis trompé, » pensa-t-il, et il continua son glissement périlleux le long de la muraille, quand du vasistas de la quatrième fenêtre qu'il atteignait, un nouvel appel très bas, mais très distinct, l'épouvanta à ce point qu'il faillit lâcher prise :

« — Molutor! Molutor! »

Il réprima un cri. En passant devant la fenêtre, il reconnut un de ses co-détenus qui, voyant cette ombre se dresser, s'était hissé jusqu'au carreau.

Molutor reconnut le Kalmouck, un petit être immonde, aux yeux obliques, au nez épaté, aux grosses

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