‹ Le monde des prisonsChapitre 36 sur 171 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

lèvres sensuelles. Le Kalmouck avait les mains grasses et courtes, les pieds larges, plats et palmés, un gros cou et des hanches proéminentes. De son vrai nom, il s'appelait Fouché (Auguste-Valenlin). Il était né à Paris, dans le quartier de Belleville, et fut un des principaux acteurs de la révolte du pénitencier de nie du Levant. Ce petit misérable avait tué un jeune enfant de son âge, qui avait été trouvé étouffé dans un chantier de bois après avoir subi les plus odieux outrages. Comme ce cadavre n'avait aucune trace de blessures, le Kalmouck fut soupçonné d'avoir fait retomber sur son camarade, avec lequel il avait joué toute la journée, la pile de bois sous laquelle il était mort étouffé.

« — Quelle bonne sorgue pour une crampe M lui dit tout bas le Kalmouck.

« — Tais-toi, murmura avec effroi Molutor. Décarre, qu'est-ce que tu maquilles ici? 2 .

« — Tu es un rude mion/ le môme pantinois n'est pas maquillé de fertille lansquinée ! z Bonne chance 1 Les cognes ne sont pas là k .

Molutor avait atteint la cinquième fenêtre. Il fit un dernier effort pour gagner la sixième. Il était arrivé à l'angle du bâtiment. Il saisit la conduite de fonte qui sert à l'écoulement des eaux, grimpa comme un chat et arriva sur le toit.

Une horloge sonnait.

1 Quelle bonne nuit pour une évasion!

* Va-t-en ! qu'est-ce que tu fais ici ?

3 Enfant ! L'enfant de Paris n'est pas fait en paille mouillée

A Les cognes, les agents.

Il compta douze coups.

Accroupi derrière le montant d'une cheminée qui le dérobait à tous les regards, il se reposa et reprit haleine.

En se penchant un peu, il apercevait la place delà Roquette éclairée par le mince reflet des réverbères clignotants. La foule, de plus en plus compacte, y bruissait, dominée cà et là par les gardes à cheval, dont les sabres nus scintillaient.

Devant le porche de la Grande-Roquette, une machine s'élevait sinistre. Dans l'air retentissaient des coups de marteau pressés, et sous les arbres feuillus les montants se dressaient, terribles dans leur simplicité.

L'enfant, oublieux de sa situation, détaillait ce spectacle.

De la machine à tuer, sa pensée allait au condamné. Il avait entendu parler de M. de La Pommerais, un nom déjà célèbre; un maître, dont, àla prison, plusieurs enviaient la gloire.

L'enfant avait peine à détacher ses regards de l'instrument qui se dressait, et considérait dans toute son horreur ce terme d'une existence de criminel. Une ancienne et vague notion d'honnêteté surgissait dans cette intelligence souillée avant l'âge, et comme un frisson lui courant partout le corps réveillait en lui l'instinct de la conservation :

« — A quoi bon toute la peine que je me donne, si un jour je dois échouer sur cette même place, gravir les degrés de ce même échafaud ? »

Il songea ensuite aux spectateurs qu'il aurait, aux applaudissements qu'on lui décernerait, s'il avait la

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