PREMIERE PARTIE
crânerie bête de la brute insensible, quand il serait empoigné par les aides du bourreau.
Mise sur ce sujet, son imagination vagabondait.
Il avait parcouru le chemin le plus difficile de sa périlleuse expédition et cependant il se sentait envahi par une invincible défaillance. L'inconnu de l'avenir l'épouvantait. Sûr maintenant de recouvrer sa liberté, il la regrettait presque. Que ferait-il demain? Où irait-il? Comment mangerait-il?
Le souvenir du Kalmouck se présentait à son esprit. Il aurait voulu l'emmener, lui faire partager sa liberté. C'est si bon d'être son maître ! de ne plus voir les vaches *, de respirer le grand air.
Tout un monde d'idées se heurtait dans sa petite tête. Il était lui-même stupéfait de son audace. Il regardait avec effroi le mur, le long duquel il avait rampé et tremblait maintenant à la pensée du péril qu'il avait couru.
Son pied ayant glissé, il se retourna dans un geste brusque pour ressaisir son point d'appui. Son regard heurta une clarté subite; une bande claire estompait le ciel. Les étoiles pâlissaient vaguement, leur éclat se fondant dans l'aurore qui montait.
Molutor comprit que c'était le jour qui se levait. Il fallait se hâter. Il se laissa glisser sur l'autre versant du toit, du côté extérieur des bâtiments de la prison. Il arriva à la gouttière, saisit une conduite d'eau et descendit lentement. Il était dans le chemin de ronde. Au fond, adossé au mur extérieur, se dresse un hangar destiné à resserrer le bois. Il y courut
* Les gardiens.
et grimpa lestement sur le toit qui était à fleur du mur.
De ce toit peu élevé, il lui était facile de se laisser glisser jusqu'à terre et de gagner le large. Il avait enlevé sa veste de bure et était en bras de chemise.
La machine sinistre était dressée. Dans le haut, sous l'attache transversale 'des deux grands montants, luisait le couperet en biseau. La foule avait des mouvements de houle noirâtre, une agitation de flots pressés.
Derrière la guillotine, faisant un trou sombre, la porte de fer de la Grande-Roquette se dessinait, pas encore ouverte.
Les gardes à cheval, rangés en demi-cercle, contenaient les assistants. On entendait des ébrouements de chevaux, mêlés au cliquetis gai des harnais.
Dissimulé dans son observatoire, caché par les feuilles, l'enfant suivait attentivement les derniers préparatifs de ce drame, attendant le dénouement pour assurer son évasion.
Une clameur s'éleva de la place. La porte de la Grande-Roquette tournait sur ses gonds et dans l'encadrement, des silhouettes se détachaient; en avant, le condamné, dont le torse blanc faisait tache sur la robe noire de l'abbé Grozes.
Frissonnant à l'air du matin, La Pommerais marchait, le regard hébété, droit devant lui, fixant la fatale machine. Le silence était effrayant. Tout à coup un bruit sourd retentit.
Un secouement d'épouvante parcourut l'assistance.
Tous les regards étaient fixés sur l'échafaud. Quand