‹ Le monde des prisonsChapitre 38 sur 171 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

le couperet s'abattit, la foule ne bougea pas ; seules les têtes se tournèrent automatiquement du côté de l'échafaud et de mille poitrines s'échappa une clameur de satisfaction.

A ce moment, Molutor se redressa vivement sur le chapiteau du mur. Personne ne le remarqua. Il se glissa rapidement jusqu'à terre. Ceux qui, par hasard, l'aperçurent crurent que c'était un gamin qui, trompant la vigilance des agents, était parvenu à grimper sur le mur. Confondu dans la foule qui s'écoulait, il gagna le large.

Victor Hugo a crayonné de main de maître un joli quatuor de bandits : Claquesous, Gueulemer, Babet et Montparnasse, qui, dit-il, gouvernaient, de 1830 à 1835, le troisième dessous de Paris, cette cave d'où sort Lacenaire.

Babet était maigre et savant. On lui voyait le jour à travers les os, mais rien à travers la prunelle. Il se déclarait chimiste. Il avait été pître chez Bobèche et paillasse à Bobino. Son industrie était de vendre en plein vent des bustes de plâtre et des portraits du « chef de l'Etat ». De plus, il arrachait les dents. Il avait montré des phénomènes dans les foires et possédé une baraque avec trompette et cette affiche :

« Babet, artiste dentiste, membre des académies, fait des expériences physiques sur métaux et métalloïdes, extirpe les dents , entreprend les chicots abandonnés par ses confrères. Prix : une dent, un franc cinquante centimes; deux dents, deux francs; trois dents, deux francs cinquante. Profitez de l'occasion. »

Ce « Profitez de l'occasion » signifiait : Faites-vous en arracher le plus possible.

Il avait été marié et avait eu des enfants. Il ne savait pas ce que sa femme et ses enfants étaient devenus. Il les avait perdus comme on perd son mouchoir.

Un jour, du temps qu'il avait sa famille avec lui dans sa baraque roulante, il avait lu dans le Messager qu'une femme venait d'accoucher d'un enfant suffisamment viable, ayant un mufle de veau, et il s'était écrié :

« — Voilà une fortune! Ce n'est pas ma femme qui aurait l'esprit de me faire un enfant comme celui-là!»

Molutor (François-Joseph), le père de notre fugitif de la Petite-Roquette, avait été plus favorisé delà fortune que le Babet de Victor Hugo. Sa femme lui avait donné trois enfants qui, pour n'être pas nés avec un mufle de veau, lui avaient rapporté une petite aisance.

Molutor était né à Hougomont dans la nuit du 18 juin 1815. Il quitta la Belgique en 1845 et alla s'installer en Algérie. Quand ses filles eurent atteint leur quinzième année, il les confia à de riches protecteurs, qui lui comptèrent une somme respectable pour prix de son infamie. Il ne garda que le garçon né en 1851.

Ce Molutor était un homme petit, maigre, blême,

anguleux, osseux, chélif, qui avait l'air malade et

qui se portait à merveille; sa fourberie commençait

là. Il souriait habituellement par précaution, et était

■joli à peu près avec tout le monde, même avec le

•endiant auquel il refusait un liard. Il avait le regard

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