‹ Le monde des prisonsChapitre 39 sur 171 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

d'une fouine. S'il rappelait Babet par certains côtés , il faisait encore plus songer à Thénardier. Comme Thénardier, il s'était établi gargotier à Alger. N

Souvent, il s'absentait plusieurs semaines de suite et Ton remarquait que c'était toujours du côté et à l'époque où nos soldats se battaient contre les Arabes. Il partait avec une petite carriole attelée d'un mauvais cheval, emportant quelques provisions qu'il vendait fort cher aux troupes.

Il rentrait' toujours à la nuit noire, comme s'il avait eu quelque crime à cacher.

Qu'allait faire Molutor à la suite de nos troupes ?

Le métier que Victor Hugo a dépeint dans : Le champ de bataille la nuit.

« ... La guerre a d'affreuses beautés, elle a aussi quelques laideurs. Une des plus surprenantes, c'est le prompt dépouillement des morts après la victoire. L'aube qui suit une bataille se lève toujours sur des cadavres nus.

«... Vers minuit, dans la nuit du 18 juin 1815, un homme rôdait ou plutôt rampait du côté du chemin creux d'Ohain... Il était vêtu d'une blouse qui était un peu une capote ; il était inquiet et audacieux, il allait devant lui et regardait derrière lui.

«•De temps en temps t il s'arrêtait, examinant la plaine autour de lui comme pour voir s'il n'était pas observé, se penchait brusquement, dérangeait à terre quelque chose de silencieux et d'immobile, puis se redressait et s'esquivait. Son glissement, ses attitudes, son geste rapide et mystérieux le faisaient ressembler à ces larves crépusculaires qui hantent les

ruines et que les anciennes légendes normandes appellent les Alleurs.

«... Notre rôdeur nocturne s'en allait vers la chaussée de Genape, où avait eu lieu l'effondrement des cuirassiers. Il furetait cette immense tombe. Il regardait. Il passait on ne sait quelle hideuse revue des morts. Il marchait les pieds dans le sang.

« Tout à coup il s'arrête.

« A quelques pas devant lui, dans le chemin creux, au point où finissait le monceau de morts, de dessous cet amas d'hommes et de chevaux sortait une main ouverte, éclairée par la lune.

« Cette main avait au doigt quelque chose qui brillait et qui était un anneau d'or. L'homme se courba, demeura un moment accroupi et, quand il se releva, il n'y avait plus d'anneau à cette main.

« Il ne se releva pas précisément, il resta dans une attitude fausse et effarouchée, tournant le dos aux tas de morts, scrutant l'horizon, à genoux, tout l'avant du corps portant sur les deux index appuyés à terre, la tête guettant par-dessus le bord du chemin creux.

« Puis, prenant son parti, il se redressa.

« En ce moment, il eut un soubresaut. Il sentit que par derrière on le tenait.

« Il se retourna : c'était la main ouverte qui s'était refermée et qui avait saisi le pan de sa capote.

« Un honnête homme eût eu peur. Celui-ci se mit à rire.

« — Tiens, dit-il, ce n'est que le mort! J'aime mieux un revenant qu'un gendarme. »

« Cependant la main défaillit et lâcha.

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