PREMIÈRE PARTIE
« — Ah ! çà, reprit le rôdeur, est-il vivant ce mort? Voyons donc î »
« Il se pencha de nouveau, fouilla le tas, écarta ce qui faisait obstacle, saisit la main, empoigna le bras, dégagea la tête, tira le corps et, quelques instants après, il traînait dans l'ombre du chemin creux un homme inanimé, au moins évanoui. C'était un officier de cuirassiers.
« Il avait sur sa cuirasse la croix d'argent de la Légion d'honneur.
« Le rôdeur arracha cette croix, qui disparut dans un des gouffres qu'il avait sous sa capote ; il fouilla le gilet, y trouva une bourse, l'empocha. »
Ce fut cette nuit-là même que François-Joseph Molutor naquit, la nuit du 18 juin 1815. Sa mère était seule au logis, quand les douleurs de l'enfantement survinrent. Les émotions que la malheureuse avait ressenties dans la journée, par suite de la bataille au centre de laquelle se trouvait Hougomont, avaient hâté le terme de sa délivrance. Elle appela son mari. Celui-ci ne lui répondit pas. Il était sorti. Elle accoucha seule, sans le secours de personne. Au matin, Molutor rentra. Il avait l'air défait, fatigué, et cependant rayonnant. Au village, on remarqua qu'il fit dans la suite des dépenses exagérées. On disait malicieusement que la nuit du 18 juin lui avait valu un « héritier et un héritage ».
Quand son héritier François-Joseph fut devenu homme, instinctivement il fit le même métier que son papa : gargotier et détrousseur de cadavres sur les champs de bataille. Seulement, comme on ne se
battait ni en France, ni en Belgique, Molutor émigra en Algérie où la fusillade crépitait jour et nuit. Il y resta quinze ans. Un beau matin du mois de mai 1860, il quitta sa mine d'or. Il venait — c'est du moins ce qu'il racontait aux voisins — il venait d'hériter. Il n'allait plus avoir besoin de travailler. Il laissa ses deux filles à Alger avec leurs riches protecteurs et ne ramena que sa femme et son garçon, âgé de neuf ans.
Sa femme mourut, en arrivant à Marseille, d'une fièvre typhoïde, dont elle avait contracté les germes en Algérie.
Molutor prit le chemin de fer et vint s'installer à Paris.
Il acheta une gargote bien achalandée aux environs des Halles.
Le cabaret des Pieds- Humides était situé devant les anciennes Halles ; il n'existe plus. Ce cabaret s'ouvrait sous les plus vieilles maisons de ce quartier, disparu depuis le rajeunissement de la capitale. IJ avait deux entrées : l'une donnant, sur les Halles, l'autre sur un cul-de-sac. L'intérieur de la salle, longue, noire, fétide — c'était plutôt un couloir qu'une salle — était éclairé jour et nuit par un quinquet-reverbère.
Les buveurs de nuit étaient des chiffonniers, des forts, des marchands ambulants, marchands et marchandes aux petits tas, attendant l'heure du travail en buvant la goutte sur le comptoir.
Un ruisseau partageait en deux cette salle, entre le comptoir et un long banc vis-à-vis. Là, dormaient