‹ Le monde des prisonsChapitre 41 sur 171 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

les buveurs avant de faire leurs tournées ou de choisir leurs places autour du marché. Ce que ces buveurs attendaient pour la plupart, c'était l'arrivée du père Neuf-Heures, un usurier qui se tenait dès trois heures du matin à un bout du comptoir, pour faire aux clients des Pieds-Humides sa distribution de pièces de cent sous. A neuf heures sonnant, après la dernière heure de la criée, elles se changeaient toutes en pièces de dix francs par le labeur de ces marchands.

Grâce à la pièce d'argent du providentiel père Neuf-Heures, le petit marchand pouvait acheter, de troisième main, les provisions servant à son étalage en plein vent, autour des Halles, sur la chaussée.

Dès trois heures du matin, les marchands aux petits tas attendaient au cabaret des Pieds-Humides leur usurier. Il arrivait invariablement, avec ses sacs de toile, pour faire sa distribution usuraire et quotidienne.

Ce prêteur était un homme-chiffre; cependant il ne tenait pas de livres. Il n'avait pas de comptabilité. Celui qui ne lui rendait pas son argent se trouvait le lendemain dans l'impossibilité d'acheter la marchandise et de garnir son étalage. Il était ruiné par son manque de parole. C'était pour caractériser ce prêteur aussi inflexible qu'original qu'il était connu sous le sobriquet de père Neuf-Heures.

C'était un petit homme sec et grêle, aux habits sordides, à la figure parcheminée, d'où ressortait un long nez. Ses yeux gris et fauves tournaient dans leur orbite comme ceux d'un oiseau de proie; ses lèvres minces se dessinaient en raie, entre son nez

effilé et crochu et son menton proéminent, ce qui lui donnait la physionomie d'un fantoche terrible.

Un beau matin, on le trouva assassiné dans sa chambre.

L'opinion unanime était que le père Neuf-Heures avait une fortune colossale, aussi était-il le point de mire de tous les malfaiteurs.

Un Italien, nommé Pitti, le fit assassiner pour le voler.

Deux vauriens, surnommés l'un Boule-de-Neige, l'autre Gueule-de-Sac, furent les deux bras de Pitti. Ce dernier avait loué une chambre contiguë à la pièce de l'usurier. Cette pièce, comme les chambres d'autrefois, avait eu une alcôve qui s'était trouvée bouchée pour les besoins des nouveaux locataires et avait été convertie en armoire. Dans une partie de cette armoire, l'usurier avait placé son trésor ; l'autre partie appartenait, par une distribution nouvelle, à la chambre contiguë.

Pitti avait loué la chambre attenante à celle du père Neuf-Heures pour qu'aucun voisin ne pût le gêner au moment de son opération.

Au jour fixé pour le crime, Gueule-de-Sac et Boulede-Neige attendirent le père Neuf-Heures dans l'escalier. Huit heures et demie allaient sonner, c'était l'heure où l'usurier remontait dans sa chambre pour s'apprêter à faire sa tournée de neuf heures. A l'instant où le vieillard mettait la clef dans la serrure, deux hommes couchés sur le palier se levèrent et poussèrent la cloison. Ces deux hommes étaient Gueule-de-Sac et Boule-de-Neige qui, sautant du J lier dans la pièce, s'abattirent sur l'usurier qu'ils

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