PREMIÈRE PARTIE
traînèrent au milieu de la chambre. L'un des associés avait dans la main un gros clou qui devait servir de levier pour peser sur la porte de l'alcôve où était caché le trésor; l'autre, un marteau pour faire entrer la pesée dans le mur de la cassette et faire sauter la cloison de la cachette. Tous deux, de leur main libre, mirent le vieillard à leur merci. Pendant que Gueule-de-Sac menaçait de son marteau le père Neuf-Heures accroupi à ses pieds, Boule-de-Neige lui plaçait un bâillon sur la bouche. En vain le père Neuf-Heures essaya-t-il de crier, de sortir du cercle de fer qui le rivait au sol, il resta sans mouvement et sans voix sous les étreintes des misérables. Boulede-Neige, après avoir bâillonné le père Neuf-Heures, dit à Gueule-de-Sac, en plaçant perpendiculairement l'énorme clou sur le crâne de la victime :
« — Allons, Gueule-de-Sac, frappe de ton marteau sur le clou. Tu sais de quelle mort il doit finir. Gomme il a été convenu*, frappe à la place du cerveau! Frappe vite, avant de faire sauter l'alcôve aux écus. »
En sentant la pointe de fer sur son occiput, le père Neuf-Heures poussa sous son bâillon un cri d'angoisse. A l'instant, Gueule-de-Sac laissa retomber avec violence son marteau sur le clou placé sur le crâne du vieillard. Un jet de sang sortit du crâne entr'ouvert où s'était enfoncé le clou, pendant qu'un seul cri, un premier et dernier râle, s'échappait de la poitrine du vieillard qui, en même temps, s'affaissait sur luimême. Le père Neuf-Heures n'était plus qu'un cadavre.
Raillerie du sort! quand le clou poussé parle marteau de l'assassin traversa la cervelle du moribond,
neuf heures sonnaient à la pointe de l'église Saint- Eustache.
Ce fut ce cabaret que Molutor acheta.
D'abord, ses affaires prospérèrent. Il eut la malencontreuse inspiration de jouer à la Bourse.
Il trouva plus malin que lui.
En quelques mois, tout son avoir passa des poches profondes de sa vieille capote d'Algérie, dans le portefeuille d'un coulissier, qui lev$ le pied et fila en Belgique, où Molutor n'avait ni le loisir, ni l'intention de l'aller chercher. Il fut donc obligé de quitter sa gargote, que son créancier avait eu soin de faire vendre et se vit réduit, pour ne pas mourir de faim, à entrer comme homme de peine dans une grande scierie de Yaugirard.
C'est à ce moment qu'apparaît le jeune Molutor.
A Yaugirard, quand, en suivant la rue de Javel pour s'éloigner de Paris et gagner les fortifications, on arrive à peu près à moitié chemin, on rencontre tout à coup une sorte de cul-de-sac étroit, décoré du nom d'impasse, et sur les plaques bleues attachées à l'angle de la maison de gauche, on peut lire : Impasse Pernetty. Les quelques immeubles qui, de chaque côté, bordent celte ruelle infecte, au milieu de laquelle coule un ruisseau boueux et diversement teinté, ont leurs rez-de-chaussée occupés par des ateliers de différents corps d'état : forgerons, maréchaux ferrants, teinturiers, menuisiers. Aux fenêtre» sans persiennes des étages supérieurs, des loques sales pendent, haillons pittoresques, accrochés çà et là, qui disent assez la misère des habitants.