‹ Le monde des prisonsChapitre 43 sur 171 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Par instants, apparaissent des têtes mal peignées de ménagères interpellant dans une langue verte, absolument écœurante, des gamins malfaisants qui jouent en bas, criant, piaillant, se battant, se traînant dans le ruisseau, de ces gamins que Victor Hugo a crayonnés dans les Misérables : « Le gamin de Paris... n'a pas de chemise sur le corps, pas de souliers aux pieds, pas de toit sur la tête. Il est comme les mouches du ciel qui. n'ont rien de tout cela. Il a de sept à treize ans, vit par bandes, bat le pavé, loge en plein air, porte un vieux pantalon de son père, qui lui descend plus bas que les talons, un vieux chapeau de quelque autre père qui lui descend plus bas que les oreilles, une seule bretelle en lisière jaune : court, guette, quête, perd le temps, culotte des pipes, jure comme un damné, hante le cabaret, connaît des voleurs, tutoie les filles, parle argot, chanté des chansons obscènes. . . » En temps de barricades, ce gamin meurt en héros; en temps de paix, il devient à seize ans souteneur, voleur et assassin, et, dès l'âge de dix-huit ans, entre à la Grande-Roquette où il prend son billet pour la Nouvelle-Calédonie.

Aux cris, aux blasphèmes, aux obscènes plaisanteries des gamins et des gamines, jetés en l'air à pleine voix, se mêle le vacarme des machines entrecoupé de coups sourds frappés par les marteaux, de sifflements aigus faits par la vapeur en s'échappant, de grincements stridents, produits par les engrenages, dont les dents serrées se mordent au passage. C'est un bruit assourdissant, le bruit d'une cité ouvrière claquemurée, entassée dans cet étroit cul-de-sac noir et banal.

Ce fut dans une scierie de cette impasse que le père Molutor eut la chance de trouver un emploi.

Après avoir traîné de porte en porte, s'être offert pour tous les métiers possibles dans tous les quartiers de Paris, le misérable était venu échouer impasse Pernetty, où il avait été accepté comme homme de peine pour porter les fardeaux au dehors ; au dedans, balayer les copeaux et les rognures, graisser les machines, les nettoyer, surveiller leur chauffage; être à l'atelier ce qu'est la servante dans le ménage : une bonne à tout faire.

Ah ! ce n'était plus le bon vieux temps de l'Algérie I ce bon vieux temps où Molutor était son maître et alignait sur sa table de longues piles de pièces de vingt francs. Tout cela avait fui comme un rêve! On avait du mal en ce temps-là, mais on gagnait sa vie, et puis, quand on le voulait, on savait oublier au fond d'une bouteille les soucis du passé.

Jour de malheur ! être maintenant enseveli dans ce cul-de-sac de l'impasse Pernetty, dans cet in-pace du travail forcé. Quelle ironie!

La vie, en effet, y était dure. Arrivé le matin dès quatre heures pour mettre la machine en mouvement, faire l'atelier, Molutor ne quittait son boulet qu'à huit ou neuf heures du soir, après les compagnons; et pour cette longue journée, dont pas une minute n'était consacrée au repos, son patron, un dur à cuir, qui lui aussi avait connu la misère, et ne s'était établi qu'après avoir lutté pendant vingt-cinq ans, son patron lui comptait trois maigres pièces de vingt sous. Parfois, mais rarement, quand le travail avait bien marché, que les commandes avaient afflué, que

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