PREMIERE PARTIE
les rentrées d'argent s'étaient bien effectuées, il lui donnait trois francs cinquante.
Molutor avait cependant dans la journée un moment d'arrêt, à l'heure du déjeuner. Tandis que les autres ouvriers, aussitôt que sonnait la cloche de la cité, allaient s'éparpillant, dans les gargotes environnantes, se faire servir un ordinaire, le père Molutor, lui, contraint à ne pas sortir, obligé de rester là pour garder la scierie vide pendant une heure, mangeait un morceau sur le coin de l'établi, quelquefois seul, plus souvent en compagnie de son petit, qui lui apportait un michon de pain et un demi setier de vin.
Le soir, après son dur labeur, le vieux ayant empoché dans le gousset de son gilet, aujourd'hui trop large, les trois pièces blanches que le patron venait de lui donner, s'en revenait songeur au galetas, où il logeait, près de l'Ecole-Militaire, dans la rue Prémicourt, du côté qui touche à la place Cambronne.
« — Non, décidément, la vie n'est plus drôle ! Seul avec ce moucheron qui n'est bon à rien, un gonse pas dégourdi, toujours l'air renfrogné, tellement qu'on ne sait jamais ce qui lui passe par la boussole ; qui se graisse les jambes avec du baume de paresse; rien fiche tout le temps, quoi ! et avec ça un appétit d'enfer 1 Quel bon dieu de sort m'a donc cramponné à une pareille fripouille. Si encore c'était une gonzelle !... »
Et le vieux gredin, s'oubliant dans un honteux attendrissement qui le reportait à quelques années en arrière, se rappelait ses deux filles qui avaient été l'origine de sa fortune...
« — De riches morceaux et qui m'ont rapporté gros! Ah ! c'était le bon temps!... »
Ainsi songeait Molutor tout en regagnant la rue Fréraicourt, comme on allumait les réverbères, et chaque soir, il se sentait plus haineux contre la société.
Une branche de houx fixée au-dessus de la porte, comme aux auberges de village, indiquait de loin le garni de la Peau-de- Lapin : une bicoque haute de trois étages, d aspect misérable, dont le plâtre des murs avait coulé sous la pluie, dont les fenêtres apparaissaient garnies de carreaux sales ou cassés, séparés dans le milieu par une cloison de bois, indiquant ainsi que la même ouverture donnait jour à deux chambres différentes accotées l'une à l'autre.
Elle avait été bâtie avec les débris des maisons expropriées. Sa façade ressemblait à l'étoffe qu'on emploie pour les costumes d'arlequin ; on avait remplacé par des papiers de diverses couleurs les vitres brisées par les titubements des hôtes habituels. Bois et vitres étaient assemblés par à peu près ; portes, fenêtres* et vitrines formaient un tout; les araignées et les cloportes, aidés par la poussière et les buées, comblaient les assemblages mal joints. Des restants d'inscriptions se lisaient encore et on devinait : Loge à pied et à cheval. A cheval, presque complètement effacé, avait entraîné la disparition des écuries, qu'une sagesse économique et intéressée avait convertie en des taudis à l'intention des locataires de passage.
A travers les vitres de la boutique, on apercevait, sur des bouts de planches superposées, des aligne-