‹ Le monde des prisonsChapitre 45 sur 171 · PREMIERE PARTIE S · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE S

ments de fioles aux couleurs réjouissantes, puis des rangées de verres de différentes grandeurs, toutes choses qui indiquaient que le patron du garni donnait à boire à ses clients.

Le comptoir était à droite, on n'y pouvait entrer qu'en enjambant le trou noir par lequel on descendait dans les caves. La nuit, une trappe fermait cet antre ; le jour, on le laissait béant, il protégeait ainsi l'hôtesse des tendresses de ces messieurs et le comptoir des curieux qui auraient voulu plonger la main dans le bronze de la caisse. Devant le comptoir, c'està-dire en entrant à gauche, il y avait six tables, trois appuyées sur la cloison, trois adossées au mur ; les tables d'une simplicité rustique, enfonçaient leurs pieds dans le sol salpêtre ; il n'y avait point de tabourets, mais des bancs. Sur les murs suintants, les habitués avaient, pour la joie de leurs yeux, crayonné mille croquis impurs.

Les flacons à liqueurs, les bouteilles de vins fins, se trouvaient empilés derrière le comptoir au-dessus duquel ils formaient niche ; pas une bouteille n'était à la portée de la main des clients de la Peau-de- Lapin.

Le garçon était un être à part. Il avait bien trente ans ; sans être obèse, il était gras et rasé comme uu prêtre ; habillé aux couleurs de la maison, c'est-àdire de crasse sur fond d'usure ; sa tête sortait propre, luisante, fardée, pommadée, de son linge douteux, comme une tête de cire. C'est de lui qu'un raffiné du Lapin avait dit un jour :

« — Faut-il qu'il ait du linge sale pour en changer tous les jours. »

Le visage était rond, l'air doux ; les joues, passées au blanc gras, avaient les pommettes rose-rouge ; les sourcils et les cils lourdement crayonnés rendaient les yeux plus vifs, mais la paupière, en clignant souvent, en voilait modestement les feux ; ses lèvres semblaient plus lippues sous la pommade carminée qui les couvrait ; le croquant des oreilles ne participait pas plus au débarbouillage qu'au maquillage ; il était crasseux ; le crâne était couvert par une perruque blonde rousse dont les mèches grasses venaient se terminer en rouleaux sur les tempes. Sa voix était douce, son allure embarrassée, timide, ses mains grasses et potelées étaient des nids d'engelures. Il se nommait Gustave.

Il donnait, lorsqu'on en avait besoin, des renseignements sur la prison de Poissy où il avait été cinq ans, on ignorait pour quelle cause ; il prétendait être un honnête homme. La maîtresse de la Peau-de-Lapin à laquelle il ne souriait jamais, avait la plus grande confiance en lui.

Celle qui tenait le comptoir n'avait rien de remarquable. Assise, les clients un peu avinés, la prenaient pour un homme ; seul le costume qu'elle portait indiquait son sexe.

Au reste, pour distinguer quelque chose dans le bouge, il fallait avoir l'habitude d'y séjourner, tant la vapeurs des lampes au schiste et la fumée des pipes envahissaient l'atmosphère et la rendait opaque ; on ne se voyait que dans les nuages.

Le vieux Molutor habitait au haut d'un escalier noir, dont la rampe était une corde et sur les paliers duquel les plombs puants ouvraient leurs tuyaux

pour la plupart engorgés ; une petite pièce prise dans Tinelinaison du toit et recevant le jour et l'air par un vasistas scellé dans les tuiles. Le père et son gamin couchaient ensemble par terre, sur un vieux matelas tout éventré, la tête appuyée contre le corps d'une cheminée qui passait dans leur taudis, seul mode de chauffage qu'ils pouvaient se permettre ; une écuelle fêlée, qu'ils remplissaient à la pompe de la cour, leur servait pour les soins de leur toilette sommaire.

Un soir, c'était un samedi, le vieux Molutor apprit d'une voisine, en montant l'escalier, que le petit était déjà rentré depuis longtemps, mais qu'il avait un drôle d'air.

« — Bougre de clampin ! si t'as fait des bêtises, gare les giffles ! » grommela-t-il en mâchonnant le tuyau de sa bouffarde.

Dans un coin de la chambre, une masse noirâtre dessinait de vagues contours informes et immobiles ; c'était l'enfant qui dormait. Les mains crispées étaient ramenées dans un geste de possession sur sa poitrine.

« — Eh bien ! qu'est-ce que tu f. ..là? cria Molutor, monsieur roupille ! et moi je turbine! Sacré vaurien! Un aristo ! quoi ! »

Brusquement arraché à son sommeil, dressé en un clin d'oeil sur ses petites jambes, le môme offrait à son père l'aspect pleurnichant d'un petit qui a peur.

« — Pourquoi donc que tu tiens ta main fermée comme ça ? 11 y a donc quelque chose de bien beau dans ces cinq doigts-là? Fais un peu voir. »

Et comme le petit approchait trop lentement, le

vieux lui desserra violemment les mains, le faisant crier sous l'horrible douleur de ses faibles doigts tordus. Un objet brillant tomba sur les carreaux avec un bruit métallique qui fît dresser l'oreille au vieux. Il se baissa pour Je ramasser, c'était une montre.

« — Où as-tu trouvé ça ?

« — Je l'ai pris.

« — Où ?

« — A l'atelier, pardi ! riposta le gamin qui s'enhardissait à la vue de la mine patelarde et joyeuse de son père, à l'atelier, ce matin, quand je suis venu t'apporter ton pain à onze heures... »

Il allait continuer, lorsque tout à coup, il se sentit enlever de terre. Son père le tenait dans ses bras, le couvrait de caresses, l'appelait des noms les plus tendres.

« — Ah ! mignon ! ah ! fiston ! ah ! chéri ! cré coquin ! c'est de l'or, c'est la fortune ; viens encore que je t'embrasse. »

C'était du délire, de la folie. Son fils allait lui rapporter plus que l'enfant au mufle de veau, dont il avait lu la naissance dans le Messager.

Le vieux Molutpr se sentait revivre dans son fils. Bon chien chasse de race. La famille de détrousseurs de cadavres avait un rejeton digne d'elle.

Ce que le petit drôle venait de faire en obéissant à une sorte d'intuition du vice, le vieux allait l'ériger en travail régulier. Dans son cerveau, embarbouillé par l'alcool, mais où la seule idée du mal produisait instantanément des éclaircies d'intelligence et de raisonnement, il avait combiné son plan.

Sa vie était maintenant assurée : une vie de bien-

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