‹ Le monde des prisonsChapitre 46 sur 171 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

être s'ouvrait de nouveau devant lui. Avec la jouissance d'un gourmet qui fait passer et repasser sur sa langue la goutte d'or d'un vieux vin, il savourait cette pensée :

« — L'enfant volera ! »

Tout d'un coup, il eut un frisson.

Il faillit se rappeler qu'il était père.

Il se remit vite d'aplomb.

« — Qu'importe ! c'est le bien-être, c'est la fortune ! L'enfant volera. »

Il se sentit d'ailleurs rassuré en jetant sur son fils un regard plus attentif. Ce petit être, au regard fuyant, au visage émacié, pâle, autant amaigri par la souffrance physique que par des vices précoces, à l'œil insolent et fripon, était bien le type accompli du bandit que le vol réclame et qui ne sait que barboter. L'enfant était né pour voler. Autant utiliser ses talents.

Dès le lendemain, Je travail commençait. A onze heures, au coup de cloche donné par le portier de l'impasse, les tours s'arrêtaient, les machines cessaient de transmettre le mouvement aux ateliers, les ouvriers pressés couraient à la gargote sans seulement prendre le temps de se rhabiller.

Ils partaient en tablier ou en blouse, laissant à leur place : gilet, casquette, paletot, dans lequel le plus souvent ils avaient les uns une montre, d'autres leur pipe ou leur porte-monnaie.

« — Aucun danger, d'ailleurs, se disaient-ils, le patron ne quitte jamais son bureau qu'à midi, quand nous revenons ; puis Molutor est là qui veille. »

Au bout d'un certain temps, le patron, voyant que

régulièrement le petit garçon de l'homme de peine venait passer avec son père l'heure du déjeuner et allait lui chercher ce dont il avait besoin, ce qui le dispensait de sortir, prit l'habitude de quitter son bureau, soit pour fumer dans la cour une cigarette en attendant l'heure de son déjeuner, soit pour remonter chez lui et prendre plus tfit son repas.

« — Vous ne bougez pas, n'est-ce pas, Molutor? Je compte sur vous.

« — Bien sûr, patron, soyez tranquille, je reste là. »

Peu à peu, l'atelier se trouva livré pendant cette heure à la complète discrétion de Molutor et de son jeune associé.

A partir de ce jour, des vols nombreux se succédèrent dans la scierie. Les ouvriers, en remettant leur gilet, le soir, au moment de s'habiller pour partir, remarquaient qu'il leur manquait toujours quelque chose. La première fois, l'un se dit :

« — Ah ! je l'aurai oubliée chez moi, je croyais bien l'avoir emportée ; faudra que je voie. »

Arrivé chez lui, il cherchait, fouillait, retournait ses tiroirs sans dessus dessous et ne trouvait rien. Le lendemain, il racontait aux camarades qu'il n'avait pas retrouvé sa montre, bien sûr qu'il l'avait perdue en route.

De nouvelles disparitions eurent lieu. Les soupçons finirent par se porter sur le vieux, puisqu'il restait seul dans l'atelier et que jamais personne ne venait à cette heure-là. Molutor se défendit avec énergie, et simula tellement l'innocence que de nouveau l'incertitude entra dans l'esprit de ces braves gens, et Je

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