‹ Le monde des prisonsChapitre 49 sur 171 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Chemin faisant, le voleur, tout penaud, enveloppé de la couverture du lit de son voisin, ne cessait de répéter :

« — En voilà une affaire, c'est moi qui suis le volé ! et c'est mon voisin qui me pige pour un autre qui n'est même pas de la maison ! ., . Pas de chance !. . . En voilà une affaire ! »

Le garni à la mode avait pour enseigne : Au Gras- Double.

Une salle longue, forme boyau ; à droite, un comptoir en zinc, qui n'en finissait plus, chargé de bouteilles ; des bouteilles en face, le long du mur, avec des bocaux sur des planches ; au-dessous, un large banc de bois faisant vis-à-vis au comptoir et filant d'un bout à l'autre de la salle.

Sur ce banc, à toute heure, des femmes déguenillées, depuis l'horrible vieille jusqu'à la toute jeune

fille, attendaient pour passer au salon et y

manger le gras-double, le plat unique, le plat favori de l'établissement.

Le salon séparait la boutique par une cloison vitrée. D'un côté, elle donnait sur la rue; de l'autre, sur un escalier en colimaçon, dans les chambres du garni. Cette pièce était meublée de tables et de bancs en bois, bien serrés les uns contre les autres.

Les mendiants et les mendiantes n'avaient généralement droit qu'au banc de la grande salle. Après l'heure des déjeuners, L'entrée du salon appartenait cependant à tous les déclassés. Les mendiants euxmêmes pouvaient s'y lancer dès qu'ils étaient régalés par un des élus de cet enfer.

Ce fut dans ce bouge que Molutor se réfugia. Il y

fit la connaissance d'un misérable de sa trempe, avec lequel il se lia d'amitié, entre deux verres d'absinthe. L'autre lui conta comment il vivait.

IL exploitait la charité humaine. Il vivait dans un taudis avec une femme et des enfants qu'il louait, et s'arrangeait de manière à ce qu'on vînt le visiter. Le commerce était bon. Il engagea Molutor à tenter la fortune.

Ce fut un trait de lumière pour Molutor. Il n'eut pas de peine à trouver au Gras-Double une compagne digne de lui. Il lui restait quelques sous. 11 s'installa avec elle. Celle-ci dénicha deux petites filles abandonnées, et Molutor se mit à l'ouvrage.

Tout le monde a lu cette description navrante du mauvais pauvre par Victor Hugo :

« La porte du galetas venait de s'ouvrir brusquement. La fille aînée parut sur le seuil. Elle avait aux pieds de gros souliers d'homme tachés de boue, qui avait jailli jusque sur ses chevilles rouges, et elle était couverte d'une vieille mante en lambeaux.

« Elle entra, repoussa la porte derrière elle, s'arrêta pour reprendre haleine, car elle était essoufflée, puis cria avec une expression de joie :

« — Il vient !

« Le père tourna les yeux, la femme tourna la tête, la petite sœur ne bougea pas.

« — Qui ? demanda le père.

« — Le monsieur !

« — Le philanthrope ?

« — Oui.

« — De l'église Saint-Jacques ?

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