‹ Le monde des prisonsChapitre 50 sur 171 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

« — Oui.

« — Ce vieux ?

« — Oui.

« — Et il va venir ?

« — Il me suit.

« — Tu es sûre ?

« — Je suis sûre.

« — Là, vrai, il vient ?

« — Il vient en fiacre.

« — En fiacre ! C'est Rothschild !

Le père se leva.

« — Gomment es-tu sûre ? S'il vient en fiacre, comment se fait-il que tu arrives avant lui ? Lui as-tu bien donné l'adresse, au moins ? Lui as-tu bien dit : « La « dernière porte au fond du corridor, à droite ? » Pourvu qu'il ne se trompe pas ! Tu l'as donc trouvé à l'église ? A-t-il lu ma lettre ? Qu'est-ce qu'il t'a dit ?

« — Ta, ta, ta, dit la fille, comme tu galopes, bonhomme ! Voici : Je suis entrée dans l'église, il était à sa place d'habitude, je lui ai fait la révérence et je lui ai remis la lettre, il a lu et il m'a dit : « Où demeurez-vous, mon enfant ? » J'ai dit : « Monsieur, je vais vous mener. » Il m'a dit : « Non, donnez-moi votre adresse, ma fille a des emplettes à faire, je vais prendre une voiture et j'arriverai chez vous en même temps que vous. » Je lui ai donné l'adresse. Quand je lui ai dit la maison, il a paru surpris, il a hésité un instant, puis il a dit : « C'est égal, j'irai ». La messe finie, je l'ai vu sortir de l'église avec sa fille, je les ai vus monter en fiacre, et je lui ai bien dit : « La dernière porte au fond du corridore, à droite ».

« — Et qu'est-ce qui te dit qu'il viendra ?

« — Je viens de voir le fiacre qui arrivait rue du Petit-Banquier. C'est ce qui fait que j'ai couru.

« — Gomment sais-tu que c'est le même fiacre ?

« — Parce que j'en avais remarqué le numéro, donc !

« — Quel est ce numéro ?

« — Bien, tu es une fille d'esprit.

« La fille regarda hardiment son père, et, montrant les chaussures qu'elle avait aux pieds.

« — Une fille d'esprit, c'est possible ; mais je dis que je ne mettrai plus ces souliers-là, et que je n'en veux plus, pour la santé d'abord et pour la propreté ensuite. Je ne connais rien de plus agaçant que des semelles qui jutent et qui font ghi, ghi, ghi tout le long du chemin. J'aime mieux aller nu-pieds.

« — Tu as raison, répondit le père d'un ton de douceur qui contrastait avec la rudesse de la jeune fille, mais c'est qu'on ne te laisserait pas entrer dans les églises, il faut que les pauvres aient des souliers. On ne va pas pieds nus chez le bon Dieu, ajouta-t-il amèrement. Puis, revenant à l'objet qui le préoccupait :

« — Es-tu sûre, là, sûre, qu'il vient ?

« — Il est derrière mes talons, dit-elle.

(( L'homme se dressa. Il y avait une sorte d'illumination sur son visage.

« — Ma femme 1 cria-t-il, tu entends. Voilà le philanthrope. Éteins le feu.

« La mère, .stupéfaite, ne bougea pas. Le père, avec l'activité d'un saltimbanque, sortit un petit pot égueulé qui était sur la cheminée et jeta de l'eau sur les tisons.

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