‹ Le monde des prisonsChapitre 51 sur 171 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

« Puis, s'adressant à sa fille aînée :

« — Toi ! dépaille la chaise.

« Sa fille ne comprenait point.

« Il empoigna la chaise et, d'un coup de talon, il en fit une chaise dépaillée. Sa jambe, passa au travers. Tout en retirant la jambe il demanda à sa fille :

« — Fait-il froid?

« — Très froid. Il neige.

« Le père se tourna vers la cadette qui était sur le grabat, près de la fenêtre, et lui cria d'une voix tonnante :

« — Vite ! à bas du lit, fainéante ! Tu ne feras donc jamais rien ! Casse un carreau.

« La petite se jeta à bas du lit, frissonnante.

« — Casse un carreau ! reprit-il.

« L'enfant demeura interdite.

« — M'entends-tu ? répète le père, je te dis de casser un carreau.

« L'enfant, avec une sorte d'obéissance terrifiée, se dressa sur la pointe du pied et donna un coup de poing dans un carreau. La vitre se brisa et tomba à grand bruit.

« — Bien, dit le père.

« Il était grave et brusque. Son regard parcourait rapidement tous les recoins du galetas.

« On eût dit un général qui fait les derniers préparatifs au moment où la bataille va commencer.

« La mère, qui n'avait pas encore dit un mot, se souleva et dit d'une voix lente et sourde, et dont les paroles semblaient sortir comme figées :

« — Chéri, qu'est-ce que tu veux faire?

« — Mets-toi au lit, répondit l'homme.

« L'intonation n'admettait pas de délibération. La mère obéit et se jeta lourdement sur un des grabats.

« Cependant on entendait un sanglot dans un coin. •

« La fille cadette, sans sortir de l'ombre où elle s'était blottie, montra son poing ensanglanté. En brisant la vitre, elle s'était blessée ; elle s'en était allée près du grabat de sa mère, et elle pleurait silencieusement.

« Ce fut le tour de la mère de se dresser et de crier :

« — Tu vois bien les bêtises que tu fais ? En cassant ton carreau, elle s'est coupée !

« — Tant mieux I dit l'homme, c'était prévu.

« — Comment ! Tant mieux ! reprit la femme...

« — Paix ! répliqua le père, je supprime la liberté de la presse.

« Puis, déchirant la chemise de femme qu'il avait sur le corps, il fit un lambeau de toile dont il enveloppa vivement le poignet sanglant de la petite.

« Cela fait, son œil s'abaissa sur la chemise déchirée, avec satisfaction.

« — Et la chemise aussi, dit-il. Tout cela a bon air.

a Le père promena un dernier coup d'oeil autour de lui comme pour s'assurer qu'il n'avait rien oublié. Il prit une vieille pelle et répandit de la cendre sur les tisons mouillés, de façon à les cacher complètement. Puis, se relevant et s'adossant à la cheminée :

« — Maintenant, dit-il, nous pouvons recevoir le philanthrope.

« Il y eut un moment de silence dans le bouge. Puis s'adressant à l'aînée :

« — Ah ça mais ! il n'arrive pas ! s'il allait ne pas venir! J'aurais éteint mon feu, défoncé ,ma chaise, détérioré ma chemise et cassé mon carreau pour rien.

« — Et blessé la petite ! murmura la mère.

« — Savez-vous, reprit le père, qu'il fait un froid de chien dans ce galetas du diable !... Mais qu'est-ce qu'il fait donc, ton muflè de monsieur bienfaisant ? Viendra-t-il ? L'animal a peut-être oublié l'adresse! Gageons que cette vieille bête...

a En ce moment on frappa un léger coup à la porte, l'homme s'y précipita et l'ouvrit en s'écriant avec des salutations profondes et des sourires d'adoration :

« — Entrez, Monsieur, daignez entrer, mon respectable bienfaiteur.

« — Monsieur, lui dit le nouveau venu, vous trouverez dans ce paquet des hardes neuves, des bas et des couvertures de laine.

« — Notre angélique bienfaiteur nous comble, dit Jondrette en s'inclinant jusqu'à terre.

« Puis, se penchant à l'oreille de sa fille aînée:

« — Hein! qu'est-ce que jeté disais! des nippes! pas d'argent ! Ils sont tous les mêmes ! A propos, comment la lettre à cette vieille ganache était-elle signée?

« — Fabanton, répondit la fille.

« — L'artiste dramatique, bon !... »

Molutor avait bien les qualités de l'emploi. Cette nature profondément immorale sut se plier à toutes les hypocrisies. 11 sut attendrir le curé de sa paroisse, les membres de la conférence de Saint-Vincent de Paul, les administrateurs du bureau de bienfaisance,

de bonnes dames plus zélées que prévoyantes. Les secours pleuvaient chez lui et déjà il s'applaudissait de l'heureuse circonstance qui de l'armée des sansouvrage l'avait ver9é dans celle des mauvais pauvres ; lorsqu'un matin qu'il se rendait à la mairie pour aller chercher quelques nouveaux secours, il aperçut à la porle un rassemblement. Du centre partaient des cris aigus. Il put s'approcher. Deux sergents de ville étaient aux prises avec un affreux vaurien d'une dizaine d'années, qui se débattait comme un démon.

Molutor, qui flairait déjà une escroquerie nouvelle à tenter sous le couvert d'une bonne action, eut le tort de s'approcher de trop près.

A un moment, il se trouva en face du gamin qui s'écria :

« — Eh ! papa ! bonjour mon vieux ! »

Il était trop tard pour reculer.

Les sergents de ville se retournèrent aussitôt.

« — C'est votre fils ?»

Molutor aurait bien voulu protester, mais le petit criait de plus belle :

« — Eh! oui, je suis son fils, c'est papa Molutor, est-ce pas que je suis bien ton fils ? »

Molulor fut contraint de s'avouer le père de cet odieux garnement.

Les sergents de ville prirent son nom et son adresse pour le jour où le jeune prévenu comparaîtrait devant le tribunal de la police correctionnelle. Il venait d'être pris en flagrant délit de vol avec une bande de petits vauriens dont il paraissait être le chef.

Molutor rentra chez lui tout soucieux. Il eut un instant la pensée de déguerpir, de changer de gale-

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