‹ Le monde des prisonsChapitre 52 sur 171 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

tas, pour échapper à la citation des juges. Il préféra rester.

Quelques jours après, il comparaissait comme témoin devant la huitième chambre correctionnelle. Molutor n'était pas à son aise. Il craignait que son gamin ne le vendît.

A l'audience, le jeune Molutor fut d'un cynisme révoltant, ce qui permit au père de dire, sans trop soulever l'indignation de l'auditoire :

« — Vous voyez, mon président, que je ne puis rien faire de cet enfant, je ne puis le surveiller. Il se moque de moi. Je vous l'abandonne. »

Ce fut la Petite-Roquette quile recueillit, jusqu'au jour où il parvint à s'en échapper si audacieusement.

La retraite avait sonné. Depuis longtemps déjà les notes stridentes du clairon et les frappements sourds du tambour s'étaient perdus dans la nuit calme. Aux bastions, dans les casemates, derrière les fascines, sous les tentes, les soldats dormaient sur le sol glacé, la tête haussée par le sac, les jambes enveloppées dans leur caban.

Par instants, des coups de canon ébranlaient l'air, et des obus passaient stridents, avec un sifflement aigu .

Des forts s'échappaient des lueurs sinistres, de scintillants et courts éclairs, aussi vite éteints qu'allumés.

Au loin, derrière les bois, des feux de bivouac, rougissant les futaies environnantes, indiquaient dans les ténèbres la place de l'ennemi.

Sur les sentiers ravagés par le passage des pièces

d'artillerie, sur les routes au sol fatigué par les piétinements de la cavalerie, des grand'gardes, monotonement passaient par groupes disséminés :' les hommes par quatre, à côté les uns des autres, entièrement enveloppés dans leur manteau recouvrant la croupe de leurs chevaux, la main sur la détente de la carabine, appuyée contre la cuisse.

Derrière les talus, dans les fossés, au travers des sillons et des ornières, des francs-tireurs, couchés dans la boue, faisaient, sous la clarté pâle des étoiles, des amas noirs, des tas de corps ressemblant à des tas de cadavres, la vie indiquée seulement par des remuements brusques, des sursauts imprévus, des toussements soudains. Pendant le jour, des patrouilles de uhlans, courant dans la plaine, avaient laissé traîner de leurs selles des fils télégraphiques, couchés, imperceptibles sur le sol, embûches destinées à leur révéler la présence de nos troupes, le moindre choc se répercutant à l'extrémité, à l'étatmajor prussien.

Se faufilant sous les feuillées ténébreuses, un homme, revêtu du costume des francs-tireurs, avançait prudemment, seul et loin du campement français.

Contre le tronc mince et blanc d'un bouleau, il heurta du pied, avec une précaution voulue, un fil de fer accroché dans l'herbe. La vibration se communiqua, et comme un frisson courut dans le sol, jusqu'au poste central. Aussitôt une sentinelle prussienne, défiante cependant, s'avança. L'homme se fit reconnaître par un signe de ralliement verbal : des mots durs prononcés bas, avec des sons rauques, une phrase tu-

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