PREMIÈRE PARTIE
desque apprise et mal répétée ; puis les deux soldats, le Français et son ennemi, se parlèrent. Le faux franc-tireur sortit de son sac une lettre qu'il remit. En échange, il reçut une pièce d'or, qui étincela sous les rayons de la lune ; puis tout rentra dans le silence, les deux hommes s'éloignant l'un de l'autre.
Molutor — car c'est lui que nous retrouvons ici — trahissait son pays. L'échappé de la Petite-Roquette s'était fait espion de la Prusse.
Après avoir fait la campagne en province sous un faux nom, avec les papiers d'un malheureux qu'il avait assassiné, après avoir été fait prisonnier à Sedan, il avait recouvré sa liberté, grâce à un honteux marché qui l'attachait au service du roi Guillaume. Il avait gagné les lignes françaises, brodé je ne sais quelle histoire où il jouait un rôle héroïque, et s'était fait incorporer dans les armées improvisées que Gambetta formait. Après la prise d'Orléans, il s'était rabattu sur les murs de Paris. 11 s'était engagé dans un corps franc pour y continuer plus à son aise son criminel métier.
Avec le mois de décembre qui commençait, la situation de Paris assiégé allait changer. Les proclamations du gouverneur de Paris et du général Ducrot avaient annoncé que le siège entrait dans une phase nouvelle. On n'allait plus demeurer seulement sur la défensive, mais prendre l'offensive et trouer, au point vulnérable, la triple ligne d'in.vestissement élevée autour de Paris par l'ennemi.
Le 29 novembre, les combats s'engageaient autour de Paris parl'Hay et Thiais après une terrible canonnade des forts. Les troupes du général Vinoy, les
soldats de la ligne et les fantassins de la marine repoussaient Pennemi dans ses retranchements et, tandis que deux bataillons de la garde nationale emportaient la Gare-an x -Bœuf s, sous le feu de la mousqueterie prussienne, nos soldats se repliaient emmenant leurs prisonniers sous le canon des forts. L'attaque de l'Hay et de Thiais avait pour but de faire croire aux Prussiens que l'objectif de l'armée française était de s'emparer de Ghoisy-Ie-Roi.
Le change n'eut pas lieu et l'opération ne put réussir. Avertis par leurs espions, aux oreilles desquels les projets et les plans du gouverneur de Paris avaient transpiré, les Prussiens gardèrent le passage de la Marne.
Molutor, un des premiers, avait, dès la veille, communiqué les nouvelles à l'ennemi. Parti à la nuit tombante en reconnaissance avec un groupe d'éclaireurs chargés de relever les positions de l'ennemi, il avait entraîné ses compagnons jusqu'aux extrêmes limites des avant-poste> et là, sous les coups de feu espacés des sentinelles ennemies postées en tirailleurs, il avait dans l'herbe, sans éveiller nul soupçon, cherché et trouvé le fil de laiton communiquant au quartier général. Au milieu du va-et-vient de l'action rapide, à travers la fumée et la nuil, sa situation était périlleuse, il n'attendit pas que la réponse lui parvînt d'une façon ou d'une autre : il attacha à l'endroit où il se trouvait un papier portant toutes les indications exactes des événements préparés pour le lendemain.
Le lendemain mercredi 30 novembre, la lutte s'ensasrea dès le matin.
Tandis que la division Susbielle emportait sur la droite Montmesly, ]e gros de l'armée du général Ducrot jetait ses ponts de bateaux sur la Marne se précipitant sur Bry et Ghampigny ; puis, d'un élan arrachait pied à pied aux Prussiens les hauteurs de Villiers, de Gœuilly et de Ghennevières.
Nos soldats gagnaient du terrain de minute en minute, lorsque vers cinq heures et demie, quand ils arrivèrent sous les murs crénelés du parc de Villiers, lorsqu'ils attaquèrent en face la première maison blanche de Gœuilly, à droite de la route, sur la hauteur, etqu'ils se portèrent à l'entrée de Ghennevières, une fusillade tellement fournie, écrasante, improbable, éclata sur ces crêtes, comme une traînée de poudre qui s'enflamme, un feu tellement meurtrier les accueillit qu'ils furent contraints d'abandonner aux Prussiens l'asile fortifié qu'ils venaient de prendre.
Cette décharge meurtrière et soudaine était l'œuvre de Molutor. Guidés par les renseignements qu'il avait communiqués la veille, les Prussiens avaient pu déjouer les ruses de notre plan et surprendre ceux-là mêmes par lesquels ils devaient être surpris.
Vers la fin de décembre, le gouvernement de Paris voulut tenter une nouvelle action du côté du Bourget. L'attaque du 20 décembre échoua comme celle du 30 novembre.
Nos troupes furent obligées de se replier en bon ordre. Près de soixante mille hommes bivouaquèrent pendant trois jours dans la plaine qui s'étend entre le Bourget et les fortifications. Ils y attendirent une occasion favorable de reprendre l'offensive. LW
casion ne s'étant pas présentée, on les fît rentrer dans Paris, ne laissant aux avant-postes que les troupes nécessaires pour assurer le service des grand' gardes.
J'avais accompagné à titre d'aumônier les ambulances de la Presse.
L'état-major me pria de rester sur le terrain pour remplir mon ministère auprès des troupes qui ne devaient pas rentrer à Paris.
Je m'installai dans le presbytère du Drancy. J'allai chercher à Paris ce qui m'était nécessaire pour camper là jusqu'à nouvel ordre. Je rapportai de quoi célébrer la messe et quelques secours en nature pour les malades.
Un soir, il pouvait être huit ou neuf heures, j'achevais mon bréviaire, quand j'entendis heurter à ma porte.
« — Qui va là ?
« — C'est bien ici M. l'aumônier?
« — Oui, que lui voulez-vous ? »
Tout en parlant, j'étais descendu et j'avais ouvert la porte.
Je me trouvai en présence de deux hommes encore jeunes. Ils étaient revêtus du costume des francstireurs.
« — Qu'y a-t-il pour votre service mes amis?
« — Voici, monsieur l'aumônier. C'est le commandant Poulizac qui nous envoie. Il vous prie de venir auprès d'un de nos camarades qui a été blessé mortellement tout à l'heure et qui voudrait voir un prêtre avant de mourir.
« — C'est bien, j'y vais. Et où est votre camarade?