PREMIERE PARTIE
« — A la Patte-d'Oie, tout près de Bobigny, à vingt minutes d'ici. »
Je remontai dans ma chambre prendre mon chapeau, mon manteau, les saintes huiles et un cordial pour le blessé.
« — M'accompagnez-vous?
« — Le camarade va vous accompagner, monsieur l'aumônier, dit l'un d'eux. Le commandant ma donné un ordre à porter au colonel Lespieau. »
Je tirai la porte sur moi, et je partis.
La nuit était noire , le froid glacial. J'avais rejeté mon manteau sur mon épaule pour me préserver du vent. Il me couvrait la figure et presque les yeux.
Le petit village de Drancy était fortifié. On y avait dressé à la hâte quelques barricades qui encombraient les rues. Je fis d'abord quelques pas côte à côte avec mon compagnon. Je venais de franchir la barricade élevée à l'entrée du village, quand, me retournant, je ne vis plus mon compagnon. Je l'appelai. Personne ne me répondit. Je crus entendre un gémissement. Je revins 'sur mes pas.
# — Peut-être sera-t-il tombé dans un trou. »
J'inspectai les alentours de la barricade. Rien. Cette disparition étrange ne me causa cependant pas d'autre inquiétude. J'imaginai je ne sais quel malentendu et je continuai seul mon chemin jusqu'à la Patte-d'Oie.
Trois ou quatre fois je fus arrêté en route par les sentinelles , auxquelles je dus donner le mot d'ordre.
A la Patte-d'Oie, il n'y avait ni commandant Poulizac, ni francs-tireurs, ni moribond. Un lieutenanl-
colonel de ligne, le lieutenant-colonel Leclerc, y commandait. Je lui contai mon aventure.
« — Vous avez été joué par des drôles, monsieur l'aumônier. Je soupçonne que c'est encore un de ces maraudeurs dont nous sommes infestés. Je vais vous faire accompagner pour rentrer chez vous. »
En arrivant chez moi, je trouvai la porte toute grande ouverte. Ma chambre était dans un désordre inexprimable. Ma malle éventrée ne contenait plus que quelques chapelets, des scapulaires, des livres de piété. Mon linge, mes vêtements, les quelques cordiaux qu'on m'avait donnés à l'ambulance du Grand-Hôtel, mon vin blanc pour dire la messe, tout avait disparu. J'étais complètement dévalisé. Le coquin qui avait fait le coup s'était servi de ma bougie qu'il avait laissée allumée. Sur mon matelas, je trouvai le billet suivant griffonné au crayon, à mon adresse :
« Drancy, 24 décembre 1870.
« A l'aumônier du Drancy :
« Vrai de vrai, c'est pas la peine de se gêner.
« Qu'en dis-tu, mon vieux?
« Est-ce bien joué?
« Quand tu reviendras, plus rien.
« Voici ce que j'emporte et je te le rendrai dans l'éternité.
« Trois paires de bas — ça me tiendra chaud — c'est tout de même embêtant qu'ils soient noirs, ça pourra me faire chopper.