‹ Le monde des prisonsChapitre 55 sur 171 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

« Trois chemises de flanelle, chic !

« Mouchoirs, un, deux, trois, quatre, cinq. Je t'en laisse un, pauvre vieux, dans le cas où tu t'enrhumerais. On est bon zigue ou on ne Test pas.

« Ah ! des fioles ! Madère, malaga, cassis, cognac. C'est rien chic !

« A ta santé, bibi !

« Je te laisse tes médailles, tes chapelets, ça me porterait malheur. L'heure s'avance. Bigre, dépêchonsnous. On frappe. Je croyais que c'était loi, vieux ratichon ! Ah ! c'est Lecoq. Lecoq, c'est le camarade qui t'a emmené et qui revient m'aider. Il te l'a bien faite.

« Lui et moi nous te disons : M....

« Molutor. »

Je pris le billet et le serrai dans mon portefeuille.

Le lendemain, j'allai trouver Je colonel Lespieau. Je lui contai ma mésaventure. Il m'offrit l'hospitalité au quartier général. Je l'acceptai avec d'autant plus d'empressement que je ne pouvais plus habiter le presbytère de Drancy, le clocher de l'église servant de cible aux Prussiens, qui nous bombardaient du Raincy. Déjà le matin, pendant que je disais la messe à l'autel de la Sainte-Vierge, le seul qui fût resté debout, plusieurs obus étaient tombés sur l'église et y avaient fait d'horribles dégâts.

Je réparai de mon mieux la brèche que Molutor et Lecoq avaient faite à mon petit bagage, et je m'empressai d'oublier mes deux voleurs, quand une circonstance fortuite me remit, quelques mois plus tard, en présence de l'un* d'eux.

Ii2 LE MONDE DES PRISONS

La Commune venait d'éclater. L'installation du nouveau gouvernement s'était faite avec solennité.

De grandes draperies rouges, à crépines d'or, couvraient la façade de l'Hôtel-de- Ville.

Le buste delà Liberté, coiffé d'un bonnet phrygien, se dressait bur un fût de colonne, entre les plis flottants des drapeaux rouges.

Les membres du Comité Central, ceints d'écharpes rouges à franges d'argent; ceux de la Commune d'écharpes rouges à franges d'or, siégeaient sur l'estrade. Assi présidait cette cérémonie, dont la mise en scène grisait et montait aux cerveaux. Des salves d'artillerie, des fanfares de Marseillaise emplissaient l'air. Le défilé des bataillons devant l'estrade était plein d'enthousiasme.

Ge3 débuts étaient merveilleux.

Molutor — mes lecteurs ne s'étonneront pas de rencontrer ce gredin mêlé au mouvement révolutionnaire — s'était d'abord incorporé dans les hussards de la mort, et, à travers Paris apeuré et bouleversé, on le voyait circuler superbe, dirigeant avec peine un pur-sang de belle race, dans un costume de théâtre enlevé à quelque magasin de décors pillé par ces fantoches du prolétariat ; sa ceinture bossuée de revolvers toujours chargés, et au côté, battant le poitrail de sa monture, pendait un immense sabre de cavalerie, arraché à un soldat de Versailles, tombé dans une des premières escarmouches.

Nous étions arrivés au dénouement. Le dimanche 21 mai, les troupes françaises étaient entrées dans Paris et commençaient leur œuvre de salut. Je n'avais

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