‹ Le monde des prisonsChapitre 57 sur 171 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

« — Pardon, mon commandant, lui répliquai-je, mais votre ordre? vous ne me l'avez pas encore montré, j'attends toujours.

« — Zut! me répondit-il. Tu ne vas pas nous em... nuyer, citoyen ! En avant, et montre-nous la cambuse.»

Le parti le plus sage était de faire contre fortune bon cœur ! D'ailleurs les hommes qui accompagnaient Molutor n'avaient pas l'aspect de guerriers bien farouches. Il me sembla même qu'ils ne cherchaient qu'un prétexte d'échapper à la lutte. Je me sentais d'autant plus à l'aise que Molutor ne m'avait pas reconnu.

Je les promenai dans le jardin, partout où ils voulurent. A dix heures , ils me quittaient, déclarant qu'il n'y avait rien à faire dans la cambuse, mais que j'étais un bon bougre.

A trois heures, la troupe régulière nous délivrait de cet affreux cauchemar.

Douze ans se sont écoulés. Nous sommes à la Grande-Roquette. Mon auxiliaire me remet le petit billet suivant :

« Salle des vieillards*

« Monsieur l'omônier.

« Grande-Roquette, le 5 avril 1884.

« Le nommé Molutor prie Monsieur l'omônier de bien vouloir lui accorder une petite audience.

« J'ai bien l'honneur, « Monsieur « D'être votre tout dévoi

« Molutor Pierre-Isidore. »

Je fais appeler MoJutor. C'est bien l'homme que deux fois déjà j'ai rencontré sur mon chemin.

Il m'a reconnu le premier, en assistant le dimanche à la messe.

Le fendant chef de bataillon du père Duchesne est d'ailleurs singulièrement avarié.

« — Vous me reconnaissez, monsieur l'aumônier?

« — C'est bien vous qui étiez à l'école Bossuet le 24 mai 1871 ?

« — Oui, me dit-il en baissant la tête.

« — Il est heureux que vous n'ayez pas su à ce moment-là qui j'étais, sans cela...

« — Oh ! sans cela, je vous aurais fait fusiller, je l'avoue.

« — Allons, ne parlons plus de cela, mais de vous. Pourquoi êtes-vous à la Grande-Roquette ? Et en quoi puis-je vous être utile?

« — J'ai été arrêté pour escroquerie. Je sors le 24 de ce mois et je viens vous demander de me faire la charité de quelques vêtements, surtout d'un pantalon. Je ne sais si je trouverai de l'ouvrage, mais je voudrais redevenir honnête. »

Le ton avec lequel il prononce ces mots : « Je voudrais redevenir honnête » ne me laisse aucun doute sur ses vraies dispositions. Molutor est un incorrigible qui ne peut exercer d'autre métier que celui de grinche. Je fais semblant de croire à ses bonnes dispositions, et je le prie de me raconter les derniers épisodes de son histoire.

« — En vous quittant, le 24 mai 1871, je me rendis avec mes hommes à l'Hôtel-de-Ville. Je fus dirigé sur Maz.is et fis partie de la troupe qui accompagna les

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