‹ Le monde des prisonsChapitre 60 sur 171 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

plutôt le changement de vie , est bien rare chez nous »

Voilà qui est net. Il n'y a pour ce voleur de profession qu'une issue : la mort.

Or, est-il vrai que cette issue soit la seule? et ne pourrait- on pas, au contraire, remplacer la peine de mort par un supplice moins répugnant et plus efficace ?

La peine de mort est certainement un châtiment terrible. Rien n'est comparable à l'épouvante qui envahit l'âme du condamné pendant l'attente et lorsque l'heure fatale a sonné.

Dans son cachot cet homme vit avec des inspecteurs de la sûreté qui se prêtent à ses caprices autant que le règlement le permet. Ils causent et jouent aux cartes avec lui, selon qu'il le désire, Depuis plusieurs années, on ne met la camisole de force qu'aux condamnés indociles. Il est libre. 11 fait ce qu'il veut, il dort, se lève, se couche, fume, lit, parle, se tait selon sa fantaisie; il n'est astreint à aucun travail; pour se promener, il a à sa disposition, deux heures par jour, une petite cour au milieu de laquelle s'épanouit un massif de marronniers, et qui est entourée de galeries en cas de mauvais temps. Instinctivement et sans effort, on agit à son égard avec une grande bonté. Sa nourriture est plus soignée, plus abondante que celle des autres détenus ; s'il a quelque argent, il peut se procurer certaines douceurs à la cantine ; ses parents, ses amis peuvent lui en envoyer du dehors. Le directeur, l'aumônier, ses avocats lui rendent visite.

Quoi qu'on fasse, la pensée de la moft, a 1 on^ chaque

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jour approche le terme, ne quitte jamais ces malheureux. Tout en eux trahit l'appréhension la plus vive.

Lorsque je fus nommé aumônier de la Grande-Roquette, j'y trouvai un nommé Daux, que la cour d'assises de la Seine venait de condamner à mort pour avoir tenté d'assassiner une vieille femme au Bourget. Le matin de la Toussaint, le brigadier me remettait le petit billet suivant :

« Monsieur,

« L'homonier je vous demanderez si sa vous serait possible de bien vouloir m'accorder une petite audience s'ils vous plais. Je suis votre très humble serviteur, je vous salue.

« Daux. »

Après la messe, je me rendis dans la cellule de Daux. Il ne m'eut pas plutôt aperçu, qu'il fut pris d'un tremblement nerveux, et une sueur abondante lui perla au visage.

« — Qu'avez-vous, mon ami? c'est bien vous qui m'avez fait demander?

« — Oh ! monsieur, c'est que ça me fait de l'effet de vous voir. »

J'étais pour ce malheureux l'aumônier des dernières prières. Chaque fois que je le revis, je fus témoin de la même scène.

Il fut commué. J'allai le féliciter ; ce n'était plus le même homme. Ma présence ne lui faisait plus peur.

Quelques mois après, lui succédait dans la même cellule Meerholz, surnommé le « Pacha de la Gla-

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cière ». Le président des assises, M. Cammartin, m'avait chargé de lui annoncer que non seulement il ne serait pas exécuté, mais que même sa peine serait commuée en celle de vingt ans de travaux forcés. Je le fis prévenir que je lui apportais de bonnes nouvelles. Il n'en trembla pas moins de tous ses membres quand il m 'aperçut.

Abadie et Gilles, qui attendirent leur sort pendant trois mois, entraient en agonie tous les matins, vers quatre heures, m'a raconté l'abbé Grozes, et ne retrouvaient un peu d'assurance que vers six heures. Ils se sentaient sauvés jusqu'au lendemain.

J'ai observé le même phénomène chez Cornet, qui a attendu soixante-trois jours la décision du chef de l'État.

Les quarante jours qui s'écoulèrent entre l'arrêt et l'exécution de Montcharmont furent pour ce malheureux quarante jours d'agonie. L'image du supplice le poursuivait sans relâche; à chaque moment, il croyait voir se dresser devant lui l'échafaud sur lequel il allait périr. La nuit, il fai5ait des rêves affreux, des rêves de couperet sanglant, de tête séparée du tronc et se réveillait en poussant des hurlements de bête fauve. Le jour, il pleurait, il gémissait, il écrivait à ses amis, à tous ceux qu'il croyait pouvoir lui venir en aide. Des personnes charitables, le visitaient, le consolaient, l'exhortaient à la résignation et au repentir.

« — Mais c'est ce couteau! s'écriait-il, c'est cette planche que je vois toujours! »

Pendant les trente-neuf jours de son internement à

la Grande-Roquette, Gamahut fut pris des mêmes terreurs. La nuit, il était en proie à des cauchemars suivis de brusques réveils.

« — Est-ce qu'on vient? • s'écriait-il, dressé sur son lit, l'oreille tendue vers la porte de la cellule. Le moindre bruit d'un gardien en tournée, une porte ouverte l'apeuraient.

Gervais dormait profondément, lorsqu'on pénétra dans sa cellule. Son réveil fut effrayant.

L'abbé Grozes s'approcha de lui et l'embrassa.

« — Oh! c'est impossible, ajouta-t-il à plusieurs reprises, d'une voix rauque. C'est impossible! mais c'est un crime que va commettre la société. »

« Ils disent que ce n'est rien, fait dire Victor Hugo à son héros, dans le Dernier jour d'un condamné, qu'on ne souffre pas, que c'est une fin douce, que la mort de cette façon est bien simplifiée.

« Hé ! qu'est-ce donc que cette agonie de six semaines et ce râle de tout un jour? Qu'est-ce que les angoisses de cette journée irréparable qui s'écoule si lentement et si vite? Qu'est-ce que cette échelle de tortures qui aboutit à l'échafaud ?

« Apparemment ce n'est là que souffrir.

« Ne sont-ce pas les mêmes convulsions, que le sang s'épuise goutte à goutte ou que l'intelligence s'éteigne pensée à pensée? »

Gampi, qui, au lendemain de son arrivée à la Grande-Roquette, m'avait dit d'un ton fort dégagé :

« — Mon seul désir est de mourir. La lecture du verdict, auquel je m'attendais, ne ni'a produit aucune

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