PREMIERE PARTIE
émotion. Je me suis même donné le plaisir, en quittant l'audience, de courir dans le couloir avec l'espérance que les municipaux, en se pressant pour me rattraper, dégringoleraient dans l'escalier. La mort ne m'effraie pas. Je me ûgure que je suis poitrinaire. Combien qui meurent à mon âge ! »
Gampi qui avait dit à l'audience, à M e Laguerre, pendant que la Cour délibérait :
« — Je viens d'être frappé d'une phthisie galopante, c'est l'affaire de quelques semaines »; et qui avait d'abord refusé de signer son pourvoi, s'était promptement ravisé. Je remarquais d'ailleurs, que chaque jour, il devenait plus distrait, plus songeur. Il jouait aux cartes nerveusement, sans attention.
Je sentais que, quand il me parlait de sa mort, la pensée de la guillotine l'obsédait. Il ressemblait à ces malades qui essayent d'oublier leur mal en en causant avec leur médecin. Ses gardiens eux-mêmes s'étaient aperçus que plus l'heure du supplice approchait, plus ses nuits étaient agitées. Il avait des mouvements brusques. Tout d'un coup, il se levait, quittait sa lecture, arpentait sa cellule en crispant les poings.
C'est toujours ainsi, m'avait prévenu l'abbé Grozes. Les plus violents sont matés dès qu'ils entrent à la Grande-Roquette. Ils comprennent que le temps de la pose est fini et que c'est le cercueil qui s'entr' ouvre.
Quand on vint chercher Verger, l'assassin de M* r Sibour, il se mit d'abord à plaisanter.
« — Oui, je vous connais tous, dit-il aux assistants, vous venez voir quel effet cela me fera. Soyez sans
inquiétude, je connais l'Empereur, il ne me laissera pas exécuter. » Tout le monde était consterné.
L'abbé Hugon s'approcha de lui :
« — Voyons, mon cher ami, votre dernière heure est arrivée, il faudrait songer à votre âme...
« — Un instant, monsieur l'abbé, je suis prêtre comme vous et je connais toutes ces formules. »
L'heure cependant avançait et l'on ne savait quel parti prendre. L'air insouciant de Verger, ses bravades paralysaient tout le monde. Tout d'un coup, soit qu'il ait compris, soit qu'il ait été frappé de folie, il s'écria :
« — Ah! ca, mais c'est donc vrai?... »
« Et vous croyez que je vais aller tranquillement à l'échafaud? Vous m'y conduirez de force. » Et, se cramponnant à son lit, il regarda les assistants de l'air d'un homme décidé à se faire mettre en pièces plutôt que d'avancer.
« — Voyons, messieurs, s'écria-l-il tout d'un coup, joignant les mains, se jetant à genoux devant les agents, vous qui êtes décorés, qui approchez l'Empereur — peut-être avait-ilreconnu M. de Nieuwerkerke qu'on avait laissé entrer— allez trouver l'Empereur. Dites-lui que je ne veux pas mourir. Qu'il me gracie.»
A ce moment, des agents se jetèrent sur lui. Une lutte épouvantable s'engagea. Le directeur, M. de Lasalle, se sentant défaillir, quitta la cellule. Verger s<3 cramponnait aux agents, au lit, à la porte. C'était horrible. Il rugissait. Le greffier, M. Brandereth, actuellement directeur de la prison des Jeunes-Détenus, eut l'heureuse inspiration d'aller chercher le bourreau. Heidenrech était un colosse : sa haute taille,