‹ Le monde des prisonsChapitre 66 sur 171 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

demandait à chacun : « Avez-vous vu une exécution? » et 161 répondaient affirmativement.

« — j'ai yu mourir Gampi, disait Gamahut quelques jours avant d'être exécuté, s'il faut que j'y passe j'aurai du courage comme lui. »

En montant dans le « panier à salade » qui le conduisait à Bicêlre, Avril fit parvenir à Lacenaire un papier sur lequel il avait écrit ces mots :

« Mon cher Lacenaire, toi qui as de l'esprit, faismoi donc une chanson pour que je la chante en allant a l'échafaud. »

Lacenaire écrivit sur le verso :

« — Mon cher Avril, je neveux pas te faire de chanson ; on chante quand on a peur, et j'espère que nous ne chanterons ni l'un ni l'autre. »

« — M. Hugo, disait Lacenaire à l'un de ses gardiens, a fait un bien beau livre, le Demie?* jour d'un condamné. Eh bien! je suis sûr que si on me laissait le temps, je l'enfoncerais! »

« — Voyez-vous, s'écriait Lemaire, c'est sur l'échafaud qu'on verra quel homme je suis. »

Par une suprême bravade, Gampi balbutia en apercevant la guillotine :

« — Ge n'est que ça! »

Il avait dit à ses gardiens :

« — Je voudrais que l'échafaud fût bien haut pour que la foule me voie et m'entende. » Cette petite guillotine à fleur de terre lui paraissait indigne de lui.

« Les détenus du chauffoir s'étaient pris à rire aux éclats, raconte Eugène Sue.

« — Mille tonnerres! s'écria le Squelette, je voudrais bien qu'ils nous voient blaguer ce tas de curieux 1 qui nous croient faire boucler devant leur guillotine... Ils n'ont qu'à venir à la barrière Saint- Jacques le jour de ma représentation à bénéfice ; ils m'enlendront faire la nique à la foule, et dire à Chariot d'une voix crâne :

« — Père Samson, cordon, s'il vous plaît 2 ! »

Nouveaux rires...

« — Le fait est que la chose dure le temps d'avaler une chique... Chariot tire le cordon.

« — Et il vous ouvre la porte du boulanger *, dit le Squelette en continuant de fumer sa pipe.

« — Ah! bah !... est-ce qu'il y a un boulanger?

« — Imbécile ! je dis ça par farce... il y a un couperet, une tête qu'on met dessous. .. et voilà.

« — Moi, maintenant que je sais mon chemin et que je dois m'arrêter à Y Abbaye Monte-à-Regret/yaimerais autant partir aujourd'hui que demain, dit le Squelette avec une exaltation sauvage, je voudrais déjà y être... le sang m'en vient à la bouche... quand je pense à la foule qui sera là pour me voir... Ils seront bien quatre ou cinq mille qui se bousculeront, qui se batteront pour être bien placés ; on louera des fenêtres et des chaises comme pour un cortège. Je les entends déjà crier : Place à louer!... place à

1 Juges.

« Pour comprendre le sens de cette horrible plaisanterie, il faut savoir que le couperet glisse entre les rainures de la guillotine après avoir été mis en mouvement par la détente d'un ressort au moyen d'un cordon qui y est attaché.

3 Du diable.

louer!... et puis il y aura de la troupe, cavalerie et infanterie, tout le tremblemeut à la voile... et tout ça pour moi, pour le Squelette... c'est pas pour un pante qu'on se dérangerait comme ça... hein!... les amis?... Voilà de quoi monter un homme... Quand il serait lâche comme Pique-Vinaigre, il y a de quoi vous faire marcher en déterminé... Tous ces yeux qui vous regardent, vous mettent le feu au ventre... et puis... c'est un moment à passer... on meurt en crâne... ça vexe les juges et les pantes, et ça encourage la pègre à blaguer la camarde.

« — C'est vrai, reprit Barbillon afin d'imiter l'effroyable forfanterie du Squelette, on croit nous faire peur et avoir tout dit quand on envoie Chariot monter sa boutique à notre profit.

« — Ah bah ! dit à son tour Nicolas, on s'en moque pas mal... de la boutique à Chariot ! C'est comme de la prison ou du bagne, on s'en moque aussi : pourvu qu'on soit tous amis ensemble, vive la joie à mort ! »

Tant que l'échafaud servira de piédestal aux coquins de profession, il ne sera pas le dernier supplice. Quitter la vie leur est désagréable, mais du moment qu'ils sont sûrs de mourir avec escorte et réclame, ils font sans trop de regrets ce sacrifice.

Aussi soignent-ils cette « représentation à bénéfice ». Ils viennent voir comment partent les autres, pour ne pas « flancher », ils préparent leur attitude, le mot de la fin. Ils savent que la presse leur sera favorable s'ils meurent crânement. Ils ne négligent rien pour obtenir ce dernier applaudissement.

« — Monsieur l'aumônier, voulez-vous me montrer le chemin que nous suivrons pour aller à l'échafaud? »

m'avait une fois dit Gampi; et, une autre fois, il me confia qu'il répétait sur son lit la scène dernière, s'allongeant, présentant sa tête au couperet, de manière à mourir avec grâce.

Ils feront effort pour fumer une cigarette, pour boire, manger, lancer un trait d'esprit, remercier celui-ci, paraître dégagés, indifférents.

Au moment où les aides s'emparèrent de Poncet, il demanda de Veau-de-vie. On lui en apporta.

« — Ce n'est pas ça, dit-il après avoir goûté, ce n'est pas digne de Poncet; il m'en faut de meilleure. »

Allumant alors un cigare, et apercevant l'exécuteur :

a — N'est-ce pas que ça embaume ? » ajouta- t-il lançant un jet de fumée au nez de l'homme qui allait le décapiter.

Quand on voulut l'attacher :

« — Ne vous gênez pas, je sais ce que c'est, j'en ai vu arranger pas mal à Toulon. Seulement, là-bas, on ne les traite pas si bien qu'ici. Ici, on arrive, et ça y est! »

Il prit un verre que lui offrit M. Huline, gardienchef de la maison de justice, le remercia des soins qu'il avait eus pour lui, dit adieu au détenu qui avait partagé sa cellule et monta en voiture avec l'abbé Follet. Plus de dix mille personnes attendaient le condamné au pied de Téchafaud. Poncet en monta les marches avec fermeté. Lorsqu'il aborda la plateforme, il se tourna à droite et à gauche, salua la foule, et voulut la haranguer :

« — Adieu, mes amis, je meurs innocent! »

Pendant le parcours, de la Conciergerie à la place de Grève, Louvel tournailla tête à droite et à gauche, jetant à la foule des regards de mépris.

Il se disposait à monter la première marche de l'échafaud, lorsque l'abbé Montés l'arrêta doucement par le bras, et lui dit :

« — Agenouillez-vous, mon fils, et demandez pardon à Dieu d'avoir commis un tel crime. — Louvel avait assassiné le duc de Berry.

« — Jamais, monsieur, répliqua-t-il avec hauteur. Je n'ai aucun regret de ce que j'ai fait, et ce serait à refaire que je recommencerais.

« — Mon ami, vous n'avez qu'un dernier effort à faire pour gagner le ciel. Allons, un acte de contrition, et vous fléchirez le Dieu des miséricordes infinies.

a — J'irai tout comme vous au ciel, s'il y en a un; mais je vous en prie, dépêchez-vous; ça m'attend.

Et d'un geste il montrait l'échafaud.

« — Mon cher ami, je vous en conjure, reprit avec émotion l'abbé Montés, en ce moment si court et si décisif, songez au salut de votre âme ; dites que vous vous repentez d'avoir offensé Dieu.

« — J'ai déjà fait beaucoup de choses pour vous plaire, répliqua-t-il avec une impatience croissante; faut-il ajouter que je suis fâché de ce que j'ai fait? Prenez que je l'ai dit. » Et il s'élança sur l'échafaud d'un pas si ferme et si rapide, que les aides furent obligés de le retenir pour qu'il n'arrivât pas avant eux.

Foulard était d'abord resté taciturne; mais, au moment où le cortège déboucha sur le quai, une grande exaltation s'empara de lui, et, se levant à

plusieurs reprises sur son banc, il cria d'une voix stridente à la foule qui s'était amassée le long des trottoirs et des parapets :

« — Pères et mères ! voyez où conduit l'abandon de la famille! Oui, je suis coupable, mais la faute en est à mes parents, qui m'ont livré à moi-même sans appui et sans éducation. »

En vain l'abbé Montés le conjurait de cesser ses récriminations qui offensaient Dieu sans le justifier vis-à-vis des hommes.

On était arrivé à la Grève. La guillotine élevait ses deux grands bras rouges et les pâles lueurs d'un soleil d'hiver se jouaient sur l'acier poli de la lame. Foulard s'était calmé subitement. Une foule considérable couvrait les pavés de la place, et de nombreux curieux, attirés par ce sanglant spectacle, se montraient aux fenêtres des maisons. Foulard apercevant au premier rang des assistants un brigadier de sa compagnie, l'interpelle vivement :

« — Approche, mon vieux, lui cria-t-il, si je ne puis faire mes adieux à tous les camarades, qu'ils les reçoivent en ta personne. »

Le vieux soldat vint au pied de Téchafaud donner l'accolade à celui qui allait mourir, et deux grosses larmes sillonnèrent sa figure.

Foulard, de plus en plus animé, et dont le teint s'était empourpré, semblait pris d'une sorte de fièvre et de délire. Il se tourna tout à coup vers le bourreau :

« — Venez, que je vous embrasse aussi, dit-il, pour montrer que je suis sans rancune et que je pardonne à tout le monde. »

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