‹ Le monde des prisonsChapitre 67 sur 171 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Ce cérémonial, cette toilette, cette pompe théâtrale des derniers instants, ce cortège de magistrats, d'agents, savançant trois par trois, graves et silencieux comme en une procession pieuse ; cette lourde porte qui tourne tout à coup sur ses gonds, comme en un théâtre ; cette place noire de curieux qui ont payé leur place par des démarches nombreuses, par une nuit d'insomnie; cette escorte militaire en grand uniforme, cette cavalerie superbement montée, le sabre au poing; tous ces regards fixés sur ce cadavre, décolleté comme une femme, le cou et les épaules frissonnants, qui ne peut marcher qu'à petits pas, dont on épie les moindres gestes pour l'admirer ou le huer; cet acteur en vedette que Tout-Paris vient voir « éternuer dans la sciure », selon l'expression de Nicolas Roch, tout cela m'a paru écœurant, odieux, d'autant plus que ce héros de théâtre, que traîne l'aumônier, n'est souvent qu'un cadavre, à peine soutenu par sa vanité.

... La toilette est finie. Gampi se lève. Il traverse le vestibule et la cour le corps droit, la tête haute, avec des altitudes de défi. Il marche si précipitamment que je dois lui dire :

« — N'allez pas si vite, Gampi, vous allez tomber. »

La porte de la prison s'ouvre. Les gendarmes mettent sabre au clair.

Gampi aperçoit le couperet, il fait alors d'étonnants efforts pour marcher d'un pas ferme. Je lui tiens le bras, il tremble comme une feuille. Sa tête penchée de mou côté, sa bouche convulsée, ses yeux, dont on ne voit plus que le blanc, témoignent d'une émotion

que malgré tous ses efforts il ne peut maîtriser. Deux minutes de plus, il serait tombé inanimé.

Les procès-verbaux des exécutions capitales sont tous aussi pitoyables.

Le 7 septembre 1878, on exécutait Barré et Lebiez.

Barré s'était couché de bonne heure et sommeillait à peine. Il s'attendait à son exécution. A minuit il avait remis au directeur de la Roquette un long mémoire adressé à ses parents, et il avait déclaré à ses gardiens qu'il ne se coucherait pas, parce qu'il pressentait qu'il serait exécuté le matin.

Lorsqu'on ouvrit sa cellule il était à moitié assoupi.

« — Aimé-Thomas Barré, du courage, lui dit le directeur... du courage ! »

Un tressaillement nerveux secoua tous ses membres. 11 ne répondit rien et se mit à s'habiller d'un air égaré.

Quand il eut passé son pantalon, il demanda si on ne pourrait pas lui donner un peu de vin. L'abbé Crozes s'empressa de lui en apporter un verre qu'il avala d'un trait. Les couleurs revinrent à ses pommettes pâles.

a — Maintenant, murmura-t-il, je fumerais bien une cigarette. »

On lui en donna une toute faite. Il l'alluma et se mit à examiner ses papiers placés dans le tiroir de la table en bois blanc, qui meublait sa cellule. Il les compulsa lentement, en apparence pour y faire un choix; en réalité c'était pour gagner du temps.

Au bout d'un instant cependant, il se décida à

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