PREMIÈRE PARTIE
remettre au directeur une lettre; puis il donna ce qui lui restait d'argent à l'abbé Grozes.
« — Vous savez pour qui c'est, n'est-ce pas ? » lui dit-il.
Lebiez avait tellement la conviction d'être envoyé à la Nouvelle, qu'il avait prié un des gardiens de lui faire la monnaie de cinq francs, craignant, disait-il, de ne pas pouvoir la changer sur le bateau.
Il avait joué aux cartes jusqu'à deux heures du matin. Puis il avait pris un livre, L'Histoire des Navigateurs, et avait lu jusqu'à trois heures.
Il y avait à peine deux heures qu'accablé par la fatigue il s'était endormi.
« — Lebiez... », dit le directeur.
Lebiez ne bougea pas. Il fallut qu'on le secouât pour le tirer du sommeil de plomb dans lequel il était plongé.
« — Ah I ah ! ah! », dit-il sur trois tons différents, regardant les assistants.
Le directeur prononça la formule usitée. Lebiez sauta à bas de son lit, s'habilla rapidement, et se mit lui aussi à ranger ses papiers.
« — Voulez-vous fumer ? voulez-vous un peu de vin ? » lui demanda-t-on.
« — Non, rien, merci. »
Eu relevant la tête il aperçut l'abbé Latour. Il lui fît signe de s'approcher et l'embrassa à plusieurs reprises.
A ce moment, Barré passait devant la cellule de Lebiez, fumant machinalement sa cigarette qu'il avait rallumée deux fois pendant son entretien avec l'aumônier.
On le livra à M. Roch pour la toilette. Gomme l'exécuteur voulait le ligoter :
« — Oh! ne me faites pas de mal, dit-il, je vous promets que je ne me débattrai pas. »
M. Roch l'attacha en effet avec beaucoup de précautions. Néanmoins, le contact de la corde le fit défaillir.
« — Encore du vin! du vin! » râla-t-il.
On lui plaça le verre aux lèvres. Il but avidement. Puis :
« — Je voudrais bien encore une cigarette », demanda-t-il. Mais M. Baron fit un signe. Pendant toutes ces lenteurs de Barré, la toilette de Lebiez avait été faite. On ne voulait pas prolonger l'agonie de ce malheureux, qui ne devait passer que le second et (fui attendait.
On se mit en marche.
A ce signal : « Sabre en main ! » la porte de la Roquette s'ouvrit pour laisser passer le condamné.
Narré avait perdu toute son énergie; chaque pas qu'il faisait vers l'échafaud augmentait sa défaillance. A mi-chemin, il s'affaissa. Si on ne l'avait soutenu solidement, il tombait à terre,
On l'enlève. L'abbé Crozes l'embrasse. On le jette sur la bascule. Le couteau s'abat...
La tète tombe régulièrement dans le baquet, mais le corps, par suite sans doute d'un soubresaut suprême, n'est projeté qu'à moitié dans le panier; les épaules portent sur le montant du panier, et un énorme jet de sang inonde les vêtements de l'aide, qui, suivant l'usage, s'avançait vers le panier pour y jeter la tête. Roch se précipite sur le tronc, le saisit à bras-le-corps