PREMIERE PARTIE
et le jette dans le panier. L'aide, qui verse la tête, est souillé de sang, le montant qui touche au panier en ruisselle et la bascule elle-même en est teinte.
Lebiez, qui suivait, aperçut cette scène horrible. ' Il entendit le bruit du choc.
Il eut un éblouissement à son tour; mais, avec une volonté de fer, il se remit en se disant à mi-voix :
« — Allons 1 allons ! »
A l'avant-greffe, il s'était livré aux aides et* s'était laissé garrotter par eux, sans faire entendre la moindre plainte, sans manifester la moindre faiblesse. Et de lui -même il s'était mis à marcher vers la guillotine, dont on avait rapidement relevé le glaive.
Arrivé à quelques mètres de l'échafaud, l'abbé Latour lui présenta le crucifix, qu'il baisa. Le prêtre à son tour l'embrassa. ,
Les exécuteurs le saisirent :
« — Adieu, messieurs », dit-il d'une voix ferme.
Lorsque l'abbé Latour se retira, Lebiez vit la bascule couverte du sang de son ami. Son visage trahit une crispation de dégoût.
Puis le couteau tomba pour la seconde fois.
Lorsqu'on pénétra dans le cachot d'Albert, ce malheureux, qui cependant s'attendait à être exécuté, ne put réprimer un tressaillement nerveux et devint livide.
Remarquant que le brigadier l'observait :
« — Eh bien! brigadier, est-ce que la couleur s'en va? » Bien qu'il fût très pâle, le brigadier fit un signe négatif.
« — C'est que j'ai la conscience nette au moment de paraître devant l'Eternel, reprit Albert, non sans une certaine emphase inhérente à sa nature. J'ai été franc pour me livrer à la justice et je serai aussi franc pour mourir. Maintenant il n'y a plus de pitié pour moi en ce monde, je n'en implore que dans l'autre ; peut-être y en aura-t-il. » Il causa dix minutes avec l'abbé Grozes.
« — Maintenant, le courage ne me manquera pas. Je dormais tout à l'heure du sommeil de l'innocence, je vais dormir maintenant du sommeil de l'éternité. »
Le contact de la corde avec laquelle on ]e ligotait lu\ ayant fait passer un frisson par tout le corps :
« — Est-ce que je vous fais mal? » demanda l'exécuteur.
« — Non, » répondit Albert, en faisant un effort sur lui-même. D'ailleurs, il faut que je souffre beaucoup pour expier le mal que j'ai fait aux autres. »
Quelques semaines auparavant, on avait exécuté Welker. Ce misérable avait assassiné une jeune enfant de huit ans, à laquelle il avait fait subir les derniers outrages.
Son réveil fut horrible.
On dut le traîner à Téchafaud. Quand on l'étendit sur la bascule, il était déjà mort d'effroi.
Un des gardiens, présent à l'exécution, m'a assuré que si on lui avait accordé sa grâce au pied de l'échafaud, Welker aurait été incapable d'en profiter.
Ce fut un cadavre que l'exécuteur guillotina, comme Furet, à Saintes, il y a trois mois.
PREMIERE PAUTIE 145
La marche de Gervais jusqu'à l'échafaud fut marquée d'un incident pénible.
Lorsqu'on ouvrit la grande porte à deux battants, il eut un sourire diabolique. Plusieurs crurent à du cynisme, et quelques murmures s'élevèrent. On croyait à un défi.
Ce sourire était purement nerveux. Darwin a décrit, ce rictus causé par la contraction des muscles peauci ers de la face, dont le principal est le muscle risorius de Saintini, lequel attire en arrière et en grand l'orbiculaire des lèvres. De là cette terrible illusion du sourire.
Gervais était d'ailleurs dans une telle surexcitation nerveuse, que l'exécuteur eut toutes les peines du monde à accomplir sa lugubre besogne, et dut s'y reprendre à deux fois.
Le 10 mai avait été fixé pour l'exécution de Montcharmont.
L'échafaud fut dressé dans la nuit; Roch, exécuteur du Jura, était venu prêter main-forte à son collègue de Ghàlons.
A force de prières, l'aumônier avait décidé Montcharmont à se confesser. Il demanda un second prêtre. On envoya chercher îm vicaire à Saint-Pierre. Le moment de la lugubre toilette venu, les exécuteurs voulurent pénétrer dans sa cellule. La porte résista. Montcharmont s'était barricadé. On parvint à vaincre cet obstacle; mais le malheureux refusa de s'habiller.
Après de longs efforts on parvint à l'habiller à peu près et à lui lier les pieds et les mains. Il fut hissé sur la charrette et on le mena jusqu'au pied de l'é-
chafaud. Mais lorsqu'on voulut lui faire gravir l'escalier fatal, il parvint à accrocher ses pieds aux marches en bois et de ses larges et robustes épaules à se retenir avec une vigueur surhumaine.
Des deux exécuteurs, l'un était âgé, l'autre de faible complexion; ils voulurent l'enlever, leurs efforts furent vains.
Alors commença une lutte horrible. Montcharmont, dont les forces étaient décuplées par le désespoir, ramassé sur lui-même, l'œil ûxe et concentré dans sa résistance, faisait corps avec l'escalier et ne cédait pas une ligne de terrain. Il appelait à son secours, hurlait, invoquait ]e nom de son père et de sa mère et embrassait convulsivement le christ que lui présentait l'aumônier.
Cette lutte désespérée dura trente-cinq minutes. Lus deux exécuteurs, haletants, couverts de sueur, él aient à bout de forces ; le commissaire délégué pour assister à l'exécution, ancien et brave soldat, mais novice dans ses fonctions et mal aguerri, perdit la tête et on renonça à vaincre la résistance du condamné.
On le ramena à la maison d'arrêt. Il voulut faire le trajet à pied. Ses épaules nues et ensanglantées témoignaient de l'énergie de ses efforts. Réintégré dans sa cellule, Montcharmont fut gardé à vue; il ne cessait de faire entendre des cris lamentables.
L'instrument du supplice resta dressé toute la journée. A quatre heures et demie du soir, arriva l'exécuteur de Dijon, mandé par le procureur de la République ; Montcharmont fut lié de nouveau, mais cet'e fois de manière à ne pouvoir faire aucun mouvement.