PREMIÈRE PARTIE
nous sachions ce qu'il était devenu. Ce sont les journaux qui nous l'ont appris.
« Vous savez le reste, monsieur l'aumônier.
« J'ai abrégé et passé quantité de faits; il y en aurait un volume. Depuis qu'il a quitté sa boulangerie, les notes tombent sur nous à boulets rouges; les huissiers, les hommes d'affaires sont toujours à notre porte.
« Recevez, monsieur l'Aumônier...
A ma lettre cette dame en avait joint une autre pour son fils.
« — Voici une bonne lettre de votre mère, mon ami, lisez-la. »
Au moment où je quittais la prison, je l'aperçus dans la cour, sa lettre à la main. Je rappelai.
« — Eh bien! vous avez-lu? vous êtes content?
« — De quoi? Y a pas seulement une pièce de vingt francs ! » et il me tourna les talons.
« Il existe, a écrit Victor Hugo, des âmes écrevisses reculant continuellement vers les ténèbres, rétrogradant dans la vie plutôt qu'elles n'y avancent, employant l'expérience à augmenter leur difformité, empirant sans cesse, et s'imprégnant de plus en plus d'une noirceur croissante. » — J'avais devant moi une de ces âmes.
Un autre jour, entre dans la sacristie un détenu de haute taille, maigre, à l'ossature puissante, aux gestes nerveux, saccadés; figure en lame de couteau, nez long, recourbé comme un bec d'oiseau de proie ;
mâchoires larges, anguleuses; les yeux très mobiles, fuyants, dissimulés derrière un pince-nez, laissaient deviner une ruse et une sauvagerie peu communes; le bas de la figure était court, la bouche largement fendue, les lèvres minces; cet homme ne marchait pas, il glissait de côté; il ne parlait pas, il susurrait ; on croyait voir une ombre, entendre un souffle. Il y avait en lui du Basile et du Troppmann, du félin et du fauve. Un rictus étrange qu'il s'efforçait de rendre doucereux, donnant à sa physionomie un air lâche et sournois. J'ai rencontré dans ma vie de ces hommes. Je n'en connais pas de plus redoutables.
« — Qu'y a-t-il pour votre service, mon ami?
« — Voici, monsieur l'aumônier, » et il me tendit une lettre.
« Paris le...
« Mon petit homme! »
Suivaient quatre pages écrites à l'encre bleue, dans un style qu'agrémentaient de nombreuses fautes d'orthographe, et d'où s'échappait un parfum très prononcé de jalousie féroce. C'était une maîtresse qui écrivait à son adoré pour lui annoncer qu'elle allait se tuer, qu'elle n'ignorait pas qu'il la trompait, que d'ailleurs, depuis qu'il était en prison, elle était sans le sou et qu'au mois de janvier, elle allait être sur le pavé. Le propriétaire, qui avait le mauvais goût de réclamer son terme, devait lui donner congé, parce qu'il la savait sans ressource. Elle suppliait néanmoins son petit homme de garder cette