PREMIERE PARTIE
lettre en souvenir d'elle, plus fidèlement qu'il n'avait gardé une mèche de ses cheveux qu'il avait jetée dans la rue le jour même où elle la lui avait donnée — elle l'avait vul — C'était son dernier adieu, son dernier baiser. Le tout était signé je crois, « Aurélie ».
Sur une feuille détachée, où je reconnus la même écriture — car Aurélie, ne sachant pas écrire, avait dicté à une voisine ces quatre pages désespérées — sur une feuille détachée, la voisine avait écrit au petit homme d'Aurélie pour lui confirmer la vérité, l'assurant qu'elle ferait coucher Aurélie chez elle pour l'empêcher de se tuer, etc., etc..
« — Eh bien! dis-je à ce détenu, j'ai lu, mais je ne comprends pas. Que puis-je faire pour vous?
« — Voici, monsieur l'aumônier. Cette personne qui m'écrit n'est pas ma légitime. Je suis séparé de ma femme depuis dix ans.
« — Quelle est votre condamnation?
« — Un an.
« — Vol? Escroquerie? Abus de confiance...?
« — Escroquerie. C'est à propos d'une reconnaissance, mais je ne suis pas coupable. Tout ça vient de ma légitime.
a — Comment?
• — Avant la guerre de 1870, j'étais établi au coin de la rue... A la guerre, je m'engageai dans les francs-tireurs de... La guerre terminée, j'étais sergent. La Commune arrive, je conserve mon grade. J'étais de service à la rue Haxo, quand on a fusillé les otages. On m'a fait faire dix-sept mois de ponton pour ça. Mon beau-père avait été fusillé à côté de
moi. J'ai tout de même eu la chance de ne pas être traité comme lui. Grâce à M. X..., avocat, qui avait des raisons pour me protéger, j'ai été amnistié.
« Ma femme, croyant que j'étais mort, avait tout vendu et s'était mise avec un homme. Sur le premier moment, j'ai failli la tuer, elle et son amant ; mais je me suis ravisé. J'ai loué une chamhre. J'ai pris cette femme avec laquelle je vis depuis dix ans. Ma femme m'en veut à mort, elle a juré qu'elle me perdrait. C'est elle qui est cause que je suis en prison. Qu'elle y prenne garde ! Il y en a un de nous deux de trop, et ce n'est pas moi qui partirai le premier. Elle est jalouse que je sois heureux avec Aurélie.
« J'ai été très bon pour Aurélie et sa famille. J'ai soigné son père, sa mère. Tout cela m'a coûté gros. Mon travail ne suffisant pas pour faire face à toutes ces charges, je me suis laissé entraîner à revendre une reconnaissance volée, et j'ai été pris. Aurélie ne se console pas depuis la mort de sa mère ; elle veut se détruire. Déjà je l'ai surprise, avalant une infusion de pavots. Pourriez-vous lui écrire, ou aller la voir et l'encourager?
« — Qu'est-ce que vous faites de votre état ?
« — je suis cordonnier et je gagne assez bien ma vie; mais vous savez ce que c'est que les charges. J'ai été
dépassé et j'ai fauté !
« — Est-ce que c'est votre première condamnation?
« — Pas tout à fait, me répondit-il en hésitant. J'ai été condamné en 1864. Vous avez entendu parler de La Pommerais ? J'ai été en prison en même temps que lui. On m'a condamné à cinq ans. Je les ai faits