‹ Le monde des prisonsChapitre 75 sur 171 · PREMIÈRE PARTIE Al · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE Al

sûreté, se rencontraient devant la statue du prince Eugène où ils s étaient donné rendez-vous, pour delà se rendre à la prison de la Grande-Roquette.

Déjà la place était occupée militairement; deux régiments d'infanterie, un régiment de cavalerie et la garde municipale avaient toutes les peines du monde à maintenir la foule, d'un côté à la hauteur duPére- Lachaise, de l'autre à l'angle de la rue de la place de la Ruquetle. Du centre de Paris affluaient des milliers de curieux, décidésà passer, par un froid sibérien, la nuit à la belle étoile, pour voir mourir Troppmann. Le froid était abominable, les fantassins soufflaient dans leurs doigts, les cavaliers avaient mis pied à terre et battaient la semelle; les charpentiers donnaient des coups de marteau sur les bois de justice, et, aux environs du Père-Lachaise, la foule, pour s'échauffer, chantait des airs de café-concert.

Albert Wolf et Victorien Sardou avaient emporté quelques provisions : un pain, un jambonneau, deux bouteilles rie vin de Bordeaux, du tabac, des cigares.

De minuit à huit heures du matin, l'estomac avait le temps de crier la faim.

« — Vous voyez que nous avons des vivres, dit Sardou à M. Claude.

« — Précaution inutile, répondit M. Claude. A tout hasard, j'ai envoyé une dinde truffée chez le pharmacien de la prison, vous m'en direz des nouvelles. »

Chez le pharmacien de la prison, une quinzaine de personnes étaient réunies. On se chauffait, quelques-unes mangeaient.

Chez le directeur, M. de la Roche d'Oisy, la réception

était plus brillante. L'appartement du directeur, situé au-dessous du petit logement affecté à l'aumônier, et que le pharmacien occupait, était éclairé a giorno. Des bou gies dans les lustres, tous les candélabres sur la cheminée, flamboyants de lumières, un buffet avait été dressé avec tout ce qu'il faut pour passer un bon moment. Sandwichs, jambon froid, poularde, pâté de foie gras ; des domestiques circulaient avec du thé, du punch, du vin.

Pour embellir ses salons, M. le directeur avait fait prier MM. les officiers de monter. On servait le café aux soldats dans la cour.

« — Mais prenez donc un verre de punch.

« — Merci, je préfère une tasse de thé.

« — Un verre de bordeaux, je vous prie.

« — Avec un sandwich?

« — Non, merci, je vais prendre un peu de poulet. »

Un journaliste, Edouard B..., était enfoncé dans un fauteuil, ivre-mort, si mort qu'il ne put accompagner ses collègues dans la cellule de Troppmann et à l'exécution. Il resta à cuver son vin dans l'appartement du directeur et ne se réveilla qu'à huit heures. Il n'en fit pas moins un récit de visu des derniers moments et de l'exécution de Troppmann. Lorsque l'abbé Grozes s'excusa de ne rien prendre pour pouvoir dire sa messe, B... sortit de son ivresse un instant, pour marmotter entre deux hoquets, assez haut cependant pour que ses collègues l'entendissent et du ton particulier aux ivrognes :

« — Qu'est-ce que caf...?» et il grommela un blasphème que la décence m'interdit de reproduire.

Cette nuit fut une nuit de liesse pour MM. les jour-

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